Bibliographies > Réédition de textes

Les analyses présentées ci-dessous concernent les livres acquis par le Centre Jeanne d'Arc depuis 1990.

CAMPO (V.) et INFANTES (V.) éd., La Poncella de Francia, la Historia castellana de Juana de Arco, Madrid, Iberoamericana, 1997, 293 p.

La chronique dont est proposée ici une édition critique ne peut prétendre à une authentique véracité historique. Mais elle est représentative à la fois de la répercussion de l'épopée de Jeanne d'Arc à son époque et de la façon dont, à partir de ce qui était déjà devenu un mythe, on a pu traiter le sujet dans la seconde moitié du XVe siècle. Il ne subsiste aujourd'hui que des éditions du siècle suivant (la première est de 1520). La Poncella raconte la ruine du royaume de France après l'assassinat du duc d'Orléans (placé ici en 1428 !), puis le meurtre du duc de Bourgogne, l'arrivée des Anglais appelés par les Bourguignons, enfin le roi de France enfermé dans Orléans. Une jeune fille du Dauphiné fait le rêve de délivrer le roi et finit par partir avec un de ses frères pour rencontrer le souverain. Ensuite la jeune fille mène diverses batailles, emploie volontiers la ruse et l'assassinat. Prisonnière du duc de Savoie, elle est libérée, récupère l'oriflamme de saint Louis à Sainte-Catherine-de-Fierbois, se fait aider par la flotte du roi de Castille pour assiéger La Rochelle, victoire qui prélude à une reconquête de la partie médiane du royaume et finalement à la reprise de Paris. La Pucelle, après avoir refusé le duché de Berry et toutes les plus flatteuses demandes en mariage, coule ses jours en étudiant la vie des héros antiques et en donnant des conseils éclairés aux souverains d'occident. Au chapitre XII, (p. 143-144) nous avons une description physique de la Poncella, car l'auteur prétend l'avoir vue en France peinte de façon très fidèle par un excellent peintre : elle aurait été très grande et très forte, le visage masculin (mas veronil que dama) elle avait donc les yeux jaunes (los ojos tenia amarillos) et les cheveux très longs et blonds (los cabellos muy largos et rovios), flottant librement, et qui lui servaient de signe de reconnaissance dans les combats. En dépit de ses fantaisies qui en rendent le décryptage des plus hasardeux, ce texte (excellemment analysé en 1990 par Adeline RUCQUOI dans le Journal des savants) ouvre de riches perspectives de recherche : la réception de Jeanne d'Arc à la Rochelle et dans le nord de la Guyenne, l'iconographie de la guerrière aux cheveux longs et répandus, la reconnaissance de Sainte-Catherine de Fierbois comme lieu de fidélité royale, et enfin les sources possibles de la Jeanne d'Arc de Shakespeare. Cette édition qui sort de l'opprobre un texte intéressant pour l'historiographie de la Pucelle, avec sa copieuse introduction et ses notes abondantes et éclairantes est donc très bienvenue. La question qui n'est pas posée est de savoir si la Poncella de la Rochelle n'est pas en fait une allusion à la dame des Armoises.

CARRERE (X.) éd., Boccace, Des Dames de renom, traduction publiée chez Guillaume Rouillé, à Lyon, en 1551, d'après la version italienne de L. A. Ridolfi, Toulouse, Ombres, 1996, 154 p.

Ce n'est qu'au travers de beaucoup de filtres que nous approchons ce texte latin de Boccace, le De Mulieribus claris ; d'abord l'adaptation italienne de Ridolfi, la traduction en vieux français de l'édition de 1551, mentionnée par le titre, mais aussi la traduction en français moderne du présent livre, qui ne présente que 29 des 106 vies de femmes célèbres du texte d'origine. Un effort reste donc à faire en matière d'édition de ce texte.

DENTE (A.) éd., Henry Institoris, Jacques Sprenger, Le marteau des sorcières, Grenoble, Jérôme Millon, 1997, 603 p. (1ere édition 1973)

Une réédition, avec une bibliographie judicieusement mise à jour, de ce premier manuel imprimé, modèle de la lutte contre d'imaginaires sorcières qui prit la suite du Manuel de B. Gui (v. 1323) et du Directoire des Inquisiteurs d'Eymerich (v. 1373).

Enfer (L') existe, visions de sainte Françoise Romaine, sainte Thérèse d'Avila, Anne-Catherine Emmerich, les enfants de Fatima, Paris, Téqui, 1996, 71 p.

Ce petit livre est au premier abord assez décevant, en forme de sélection du Reader's digest, accordant 10 à 20 pages à chacune des visionnaires ; mais il est loin d'être inutile. La partie la plus développée - ou la moins résumée - et la plus riche en renseignements est le récit de la vision de sainte Françoise Romaine (1384-1440). Accompagnée d'un "allié", elle passe la porte de l'enfer, sur laquelle est écrit : "voici l'enfer, sans espoir et répit, où l'on ne trouve aucun repos". Pour elle, l'enfer est un abîme composé de trois régions, en haut, au milieu et en bas. Le Diable est enchaîné au fond de l'enfer, mais il est si grand qu'il occupe en fait les trois niveaux. C'est Lucifer, Séraphin déchu. Un grand dragon repose également sur les trois niveaux. Un tiers des anges ayant été damné, un autre tiers ayant été ramené sur la terre, et seul le dernier tiers étant resté avec Dieu, les démons qui occupent ces trois niveaux sont des anges déchus dont la hiérarchie est inversée par rapport à celle du ciel. En haut de l'enfer, sous l'égide de Belzébuth, qui faisait partie du choeur des Dominations, se trouvent les membres déchus des Anges, des Archanges et des Vertus. Au milieu de l'enfer, sous la direction de Mammon, qui faisait partie du choeur des Trônes, se trouvent les anciens membres des Puissances, des Principautés et des Dominations. Les plus démoniaques, sous les ordres d'Asmodée, ancien Chérubin, appartenaient aux Trônes, aux Chérubins et aux Séraphins. On le voit, cet enfer est encore très semblable à celui de Dante (1265-1321), dont la vision fut illustrée par Botticelli vers 1400 (cf. J. RISSET et P. DREYER, La divine Comédie de Dante Alighieri, illustration de Sandro Botticelli, Paris, 1996). Il est toutefois peu probable que sainte Françoise Romaine ait vu les dessins de Botticelli, mais il n'est pas impossible qu'elle ait entendu parler de la Divine Comédie (cf. DANTE, Oeuvres complètes, Paris, Librairie Générale Française, 1996, 1024 p. Coll. Livre de poche). Pour sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), l'enfer est un lieu infect d'où le moindre espoir de consolation est à jamais banni, l'entrée en est basse, le fond fangeux, fétide et rempli de reptiles venimeux, et les damnés y sont placés dans des alcôves où ils ne peuvent s'allonger ni s'asseoir, cependant qu'ils y ressentent une épouvantable angoisse. Pour Anne-Catherine Emmerich (1774-1824), l'enfer se trouve dans une sphère, sous le purgatoire et les limbes. C'est une voûte immense taillée dans le roc, fermée de portes noires. On y trouvent des marais, des cavernes, des déserts. Les ténèbres y règnent, séjour du désespoir et de la malédiction. Pour soeur Lucie, de Fatima, l'enfer est une mer de feu. On le voit, l'image de l'enfer évolue au travers des siècles, et le livre donne d'ailleurs l'impression que sa conception s'appauvrit de plus en plus. A noter également la différence de qualité de la vision : sainte Françoise Romaine est ravie en extase après la prière, sainte Thérèse d'Avila est transportée alors qu'elle était en oraison, Anne-Catherine Emmerich a une vision pendant qu'elle médite, l'enfer est montré par la Vierge aux enfants de Fatima. La différence d'implication et de maturité, la pratique de la prière avant la vision et la soumission de Françoise Romaine et de Thérèse d'Avila aux avis de l'Eglise expliquent sans doute qu'elles seules aient été canonisées, et même, en ce qui concerne sainte Thérèse d'Avila, comptée au nombre des docteurs de l'Eglise.

Journal d’un Bourgeois de Paris, de 1405 à 1449, texte original et intégral, présenté et commenté par Colette Beaune, Librairie générale Française, 1990, in-120, 539 p., (coll. Le livre de Poche, Lettres gothiques).

Le Centre Jeanne d’Arc possédait déjà deux éditions de ce texte important, par Mary et par Tuetey. Rappelons seulement que le Bourgeois de Paris, en réalité un clerc anonyme de l’Université de Paris, est, comme tous les Parisiens, partisan du duc de Bourgogne, et en tant que tel hostile à Charles VII. Il est plus encore hostile à Jeanne d’Arc, qui a pour lui le regrettable tort de rallumer la guerre autour de Paris, alors que la victoire des Anglais semblait sur le point d’établir la paix. Cette édition est accompagnée de nombreuses notes qui permettent une meilleure compréhension du texte.

PORTIER (L.) éd., Catherine de Sienne, Le dialogue, Paris, Le Cerf, 1992, 421 p.

On devrait connaître Catherine, la femme qui osa s'adresser directement au Pape et lui enjoindre de regagner Rome. Ici nous est offert le texte étonnant des conversations qu'elle échangeait avec Dieu. En réalité c'est son âme qui s'adresse à elle, l'apostrophe, la conseille, lui enseigne le sens de l'obéissance et des larmes. Le discours est difficile, répétitif, mais aussi traversé d'un amour de la vie et de la création. On aurait peut-être aimé que l'éditrice rappelât au moins les dates (1347-1380) de Catherine et en une page retraçât la vie de ce personnage hors du commun, une de ces femmes fortes du Moyen Age finissant.

ROZE (J.-B. M.) éd., Jacques de Voragine, La Légende Dorée, Manchecourt, Garnier Flammarion, 1993, 2 vol., 507 et 508 p.

Recueil des vies de soixante-quatre saints écrit à la fin du XIIe siècle, la Légende Dorée est très connue au XVe siècle. Il est donc particulièrement intéressant de voir comment les vies de sainte Marguerite et de sainte Catherine pouvaient être connues au temps de Jeanne d'Arc, par le biais d'un écrit qui n'était peut-être pas exactement canonique. Ainsi, l'image de sainte Marguerite, qui "gardait avec d'autres vierges les brebis de sa nourrice", n'est assurément pas sans influence sur l'image que ses contemporains déjà se firent de Jeanne bergère, elle qui pourtant selon ses dires "n'allait pas aux champs avec les brebis et autres animaux" (TISSET, Procès de condamnation, II, p.45).

WOLFF (E.) éd., Facéties du Pogge florentin, Anatolia, 1994, 292 p.

La couverture du livre est ornée d'une jaquette reproduisant une citation d'Erasme : "Que d'impiétés, que de saletés, que de fléaux dans les écrits du Pogge !". Il est probable qu'il s'agit là plutôt du résultat d'une jalousie d'auteur, car le Pogge traquait la folie quand Erasme affectait d'en faire l'éloge. Pour le reste, bien des "facéties" se trouvent déjà dans d'autres auteurs, des Cent Nouvelles nouvelles au Décameron, et bon nombre d'entre elles ont été reprises par La Fontaine. L'intérêt de ce texte est autre : il s'agit de l'œuvre d'un contemporain de Jeanne d'Arc (1380-1459), humaniste, secrétaire apostolique. On trouve chez lui bien des préoccupations de ses contemporains. Comme le Bourgeois de Paris, il mentionne la naissance de veaux à deux têtes (nouvelles 33), cite Louis d'Anjou, Eugène IV, rapporte les faits saillants de son temps. Sur Jeanne d'Arc, pas un mot. On peut penser que le fait n'était pas assez drôle pour figurer dans ses Facéties, mais il est plus vraisemblable qu'il était trop éloigné des préoccupations de la curie pontificale, ce qui expliquerait le très petit nombre d'informations concernant Jeanne d'Arc conservées à la Bibliothèque Vaticane.