CHARLES VII

La personnalité extrêmement complexe de ce roi a complètement dérouté ses contemporains et passablement troublé les historiens plus récents. Victime d'une légende noire distillée par les chroniqueurs bourguignons qui ne lui pardonnaient pas l'assassinat de Jean Sans-Peur et qui en donnèrent l'image d'un prince futile et envieux, il est encore souvent considéré comme tel par les vulgarisateurs, qui perdent souvent tout sens critique pour parler de lui. Les historiens universitaires ne se sont pas encore complètement attaqués à ce personnage, dont le paradoxe réside dans le fait que pour la période du royaume de Bourges, pour laquelle nous disposons de très peu de documentation, il est réputé veule et inefficace, alors que pour la période postérieure à la reprise de Paris, mieux documentée, il se révèle être efficace, autoritaire, cérémonieux et redouté de ses adversaires, y compris de son fils, Louis XI, qui admirait son sens de l'intrigue. On notera cependant que même les Bourguignons ont rendu hommage à son labeur : Georges Chastellain remarquait qu'à son avènement la France était : "escabeau des pieds des hommes, foulure des Anglois et le torche-pied des sacquemans (pillards)", tandis qu'à sa mort la paix et la prospérité étaient rétablies. La puissance, la sagesse et la générosité du roi étant célébrées partout. Cette note n'a donc pas l'ambition d'épuiser la totalité du caractère de ce personnage. Quelques traits de caractère permettront, non pas de le cerner, mais de se rendre compte de ses multiples facettes.

Charles VII était, nous dit-on, un excellent joueur d'échec, ceci expliquant sans doute sa réussite politique. En tout cas, il réussit ce que son grand père, Charles V, n'avait pas pu faire, à savoir chasser complètement les Anglais de Guyenne. Ayant reçu, comme tout les rois Valois, une excellente éducation, il avait des connaissances approfondies en histoire et en latin. Ce n'était sûrement pas un roi charismatique : renfermé et complexé, il n'aimait guère se montrer dans sa jeunesse en tenue de cavalier, préférant les vêtements d'apparat qui lui conféraient plus de majesté. Il ne fut jamais un grand chasseur, comme son fils, mais se montra parfois un combattant accompli. Il semble qu'il ait longtemps craint d'être frappé par la folie de son père, et il était apparemment sujet à quelques phobies : il détestait passer sur un pont ou un plancher, depuis qu'à Poitiers le plancher d'une salle dans laquelle il se trouvait s'était écroulé, tuant toutes les personnes présentes. Lui-même s'en était sorti par miracle, étant alors assis dans une niche creusée dans la muraille. Incontestablement servi par la chance, bien que cela n'ait pas été évident entre 1422 et 1431, c'est aussi quelqu'un qui sut mettre toutes les chances de son côté par une organisation minutieuse.

Ce qui surprit également ses contemporains, ce furent les changements soudains de personnalité de ce roi, du moins les brusques révélations de traits de caractères longtemps cachés, ou brusquement épanouis.

Ce roi réservé, éloigné des champs de batailles, surprit par sa vaillance et son habileté au siège de Montereau (juillet 1437). Incité par ses maréchaux inquiets de sa témérité à plus de prudence, il répondit sèchement que "la guerre était à lui, non à un autre". En octobre, lors de l'assaut, il devança tout le monde et arriva le premier au créneau à la stupéfaction de toute son armée. Il faut dire que son fils était désormais marié et que l'avenir de la dynastie paraissait assuré, surtout après le traité d'Arras qui réconciliait Armagnacs et Bourguignons. On a parfois l'impression qu'à partir de ce moment là, Charles VII s'accorde quelques distractions qu'il n'avait pu s'offrir auparavant. En 1439, à Pontoise, deux sergents réussirent d'extrême justesse à coiffer le roi au poteau lors de l'assaut de la ville. Il les anoblit sur le champ : c'est qu'il était devenu difficile d'être plus vaillant que le roi de France.

Ce roi sans relief et sans fantaisie prit soudain une maîtresse en 1443 : il avait 40 ans, elle en avait 21, et il aura 4 enfants d'Agnès Sorel. Ce qui ne l'empêcha pas d'ailleurs de rester plein d'attentions pour sa femme. Il en eut 14 enfants, mais 7 d'entre eux moururent en bas âge. Agnès Sorel une fois morte en couche, il la remplaça par Antoinette de Maignelais. Il avait scrupuleusement veillé à l'entretien et à l'établissement de sa sœur bâtarde, et maria et établit non moins scrupuleusement ses propres enfants naturels. Son fils Louis XI se fit d'ailleurs un devoir d'établir ses demi-frères et demi-sœurs trop jeunes pour avoir été mariés par leur père. Ce roi religieux et pieux vira brusquement à l'indifférence religieuse, rebutant en 1445 Jean du Bois, un ermite venu lui intimer, au nom de Dieu, de renvoyer Agnès Sorel.

La réputation de Charles VII a surtout souffert de deux procès : celui de Jeanne d'Arc et celui de Jacques Cœur. A propos de Jeanne d'Arc, on reprocha au roi de n'avoir rien fait pour la délivrer. En fait, on conclue abusivement à son inaction du fait que nous n'avons pas la trace, dans ses archives, d'une quelconque action de Charles en faveur de Jeanne. Il serait plus juste de faire remarquer que pour cette époque, nous n'avons pas d'archive du tout, et que des tentatives sont toutefois perceptibles : attaque de la Bourgogne, envoi d'une grosse somme d'argent à Jeanne pendant sa captivité à Beaurevoir, présence de La Hire à Louviers. Pour Jacques Cœur, on l'a accusé de manquer de reconnaissance : son financier ayant payé la reconquête de la France avec son argent, il aurait été arrêté afin d'éviter à Charles VII de le rembourser. En fait, l'argent de Jacques Cœur était l'argent du roi. Le grand argentier, qui apparaît pour la première fois dans l'histoire sous l'accusation de faux-monnayage, avait allègrement confondu la caisse de l'Etat et la sienne propre, et a fini par tomber sous l'accusation de trafic d'armes avec les Turcs : il vendait des canons et du cuivre aux Ottomans. Or en 1453 ces mêmes Ottomans venaient justement de s'emparer de Constantinople, grâce à leurs canons, dont on peut se douter qu'une partie leur avait été fournie par Jacques Cœur. Quelques mois plus tard celui-ci est arrêté et jugé.

Né en 1403, mort en 1461, ce roi eut un règne très long pour son époque. Troisième fils de Charles VI, il porta le titre de comte de Ponthieu jusqu'à la mort de ses deux frères. Fiancé à Marie d'Anjou, il fut confié de 1413 à 1416 à sa belle-famille, sans doute pour le mettre à l'abri des violences commises à la cour de France. Il devint dauphin le 5 avril 1417 à l'âge de 13 ans. Son entourage, armagnac, en profita pour faire exiler Isabeau de Bavière à Tours : il n'est pas certain que cela ait contribué à renforcer l'affection de la mère pour le fils.

Le 28 mai 1418, les Bourguignons s'emparèrent de Paris en tuant tous les Armagnacs. Charles fut sauvé in extremis, cueilli dans son lit et porté jusqu'à la Bastille par Tanguy du Chastel. Puis après une tentative infructueuse de reprise de la ville, il se réfugia à Bourges. Le 26 octobre, il prit le titre de régent. En novembre, passant devant Azay-le-Rideau, il fut insulté au passage par la garnison bourguignonne. Il fit immédiatement massacrer tous les habitants. Ce massacre est si surprenant de la part d'un dauphin réputé nonchalant qu'il fut même attribué par des historiens du XXe siècle à son fils Louis XI !

Le 10 septembre 1419, il fit, ou du moins laissa assassiner le duc de Bourgogne. Le 13 février 1420, il fit enlever le duc de Bretagne, ou du moins fut largement complice de cet enlèvement. Le 30 mai 1420, le traité de Troyes le déshérita pour ses "horribles crimes", toutefois ce traité n'eut jamais cours que dans les régions occupées par le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne. Par une alliance avec les Ecossais, il obtint des renforts importants et les employa à tenter de reconquérir son royaume.

Malgré quelques succès (Baugé 1421), de nombreuses défaites se succèdèrent jusqu'en 1424 (Verneuil), obligeant ses troupes à se retirer sur la Loire. Entre-temps, en avril 1422, il épousaMarie d'Anjou, et le 30 octobre de la même année, il prit le titre de roi à la mort de son père.

En 1424, la solution militaire étant de toute évidence impossible, il négocia une réconciliation avec le duc de Bretagne (nomination de Richemont à la connétablie, renvoi d'une partie de son conseil) et commença des négociations avec le duc de Bourgogne, poursuivies jusqu'en 1435 par l'intermédiaire de ses favoris successifs : Giac, Richemont, La Trémoille, Charles du Maine.

De 1427 à 1431, succès (Montargis 1427, Orléans 1429) et défaites (Rouvray 1428, Bulgnéville 1431) s'équilibrèrent, mais comme il avait été sacré à Reims le 17 juillet 1429, il disposait d'une légitimité que n'avaient pas ses adversaires. La partie n'était pourtant pas gagnée.

La reconquête commençaà partir de 1436, avec l'aide des Bourguignons. Ce fut d'abord la reprise de Paris (1436), de la Normandie (1450), de la Guyenne (1453), reconquête rendue possible par la mise sur pieds en janvier 1445 d'une armée permanente : les compagnies d'ordonnance. Elles furent purgées de leurs éléments les plus incontrôlables : l'un des bâtards de Bourbon, cousu dans un sac, fut jeté à l'eau pour crimes de guerre, insoumission, etc.

Plusieurs révoltes nobiliaires furent ensuite menées contre lui par les ducs de Bretagne et de Bourbon (la Praguerie en 1440), le duc d'Alençon (qui fut emprisonné), par le Dauphin Louis (qui préféra finalement l'exil). Mais si cela lui empoisonna l'existence et lui aigrit le caractère, cela ne menaça pas réellement la reconstruction de son royaume. Avec son armée permanente et son artillerie, il ne craignait plus aucune tentative militaire des princes.

Affaibli par un cancer à la jambe, il mourut le 22 juillet 1461 des suite d'un abcès dans la bouche qui l'empêchait d'absorber de la nourriture.

 

© O. BOUZY