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Les analyses présentées ci-dessous concernent les livres acquis par le Centre Jeanne d'Arc depuis 1990.

LACOCQUE André, Subversives ou un Pentateuque de femmes, Paris, Le Cerf, 1992, 199 p. (Lectio divina 148).

Dans l'Ancien Testament quelques femmes ont un rôle à part, en général plutôt dérangeant : elles sont des tueuses (Judith), des amoureuses prenant l'initiative (Ruth, la shulamite du Cantique), elles enfreignent les interdits (Esther). L'auteur a recherché à travers l'établissement des textes à replacer ces héroïnes dans l'histoire d'Israël, elles en sont un des éléments porteurs d'espoir, fortement optimiste, l'auteur va même jusqu'à dire "évangélique".

LECOUTEUX (C.), Au-delà du merveilleux : des croyances au Moyen Age, Paris, Presse Universitaire de Paris-Sorbonne, 1996, 254 p. (Cultures et civilisations médiévales ; 13).

L'auteur est un spécialiste des croyances au Moyen Age. Dans cet ouvrage, il fait une analyse thématique et sémantique des récits médiévaux et de tout le merveilleux qu'ils recèlent. Les notes de bas de pages explicatives et documentées, l'index des matières et des noms propres font de ce livre un outil de travail très sérieux.
Sont abordés les thèmes du merveilleux, des sorcières, des fantômes et des lieux hantés ou sacrés comme la montagne. On y apprend que le conte de la Belle au Bois Dormant est tiré d'un récit du début du XIVe siècle, Perceforest, dans lequel il est question d'un repas nocturne servi aux déesses le soir où naquît la princesse. Ce repas nocturne a des origines païennes. La première mention en est faite au IXe siècle dans un pénitentiel anglais : il s'agit d'une table dressée pour les "Parques", terme pris au sens de femme surnaturelle. Sont alors expliqués les deux thèmes païens présents dans ce récit : le rite de prospérité et le rite de nativité. Et l'auteur de conclure que le conte que nous connaissons bien ne reprend qu'une "facette de l'histoire des fées et de leur repas : celle de leur assimilation aux déesses du destin".

LECOUTEUX (C.), Fantômes et revenants au Moyen Age, Paris, Imago, 1996, 253 p.

Dans le vaste domaine des croyances médiévales, l'auteur s'intéresse cette fois-ci aux revenants et fantômes. Après avoir abordé les rites funéraires et la position de l'Eglise face aux revenants, l'auteur fait la différence entre "vrais" et "faux" revenants. Qui sont-ils ? A quel moment apparaissent-ils ? Pourquoi ? Enfin, il expose les croyances liées aux revenants et l'intégration de ces derniers dans la mentalité collective médiévale.
L'auteur a basé son travail sur des récits anciens de rites et de coutumes funéraires. Il s'est plus particulièrement intéressé aux revenants des pays germaniques, sur une période allant du Xe au XIIIe siècle. En plus de notes explicatives bien documentées, l'auteur met à la disposition du lecteur une bibliographie d'ouvrages essentiellement allemands. Agréable à lire, son livre s'adresse à tout public. Les revenants ont peu intéressé les historiens jusqu'à présent, mis à part J. Le Goff (La naissance du purgatoire) et E. Le Roy Ladurie (Montaillou, village occitan). Avec Claude Lecouteux, ils retrouvent une place dans notre XXe siècle scientifique et cartésien.

LEMAIRE (J.), Les visions de la cour dans la littérature française de la fin du Moyen Age, Paris, Klincsieck, 1994, 578 p.

Par "visions de la cour", il faut entendre l'"expression littéraire des idées ou des sentiments inspirés aux hommes par la perception d'une réalité." (p. 7). L'analyse distingue les exaltations de la vie de cour des critiques et, parmi ces dernières, met en évidence l'apparition au sein même de la mentalité médiévale (où le fonctionnement de chacune des parties de l'organisation sociale garantit celui de l'ensemble) d'une mentalité humaniste plus individualiste.
L'approche sociologique, dont la nécessité est soulignée en introduction, n'est pas systématique et finalement de portée réduite. L'étude du texte et des thèmes littéraires priment. Les auteurs, notamment leur trajectoire et leur position sociales pourtant nécessaires pour comprendre leurs prises de positions sur la Cour, apparaissent trop succinctement au détour de développements parfois artificiels (la part du jeu littéraire, de la convention dans la critique de cour, signalée, est laissée en retrait). J. Lemaire ne le dit sans doute pas suffisamment explicitement : les hommes de lettres concevant la Cour comme une "réalité institutionnelle attrayante" sont eux-mêmes des hommes de cour récupérant les profits économiques et symboliques attachés à cette position. Il laisse supposer que cette dernière est l'enjeu de luttes lorsqu'il évoque la "querelle de préséances" au XIIIe siècle entre ménestrels et hérauts d'armes au moment où les premiers nommés perdent le monopole du discours sur la Cour. Cette position, l'homme de lettres la doit de plus en plus à sa fidélité au prince. En écrivant selon les thèmes de prédilection de son mécène, le plus souvent en porte-à-faux avec la réalité, il travaille à l'établissement et au rayonnement de la cour qui l'emploie (par exemple, la naissance du courtisan sous Louis XI).
La critique de la vie de cour, qu'elle soit sociale ou morale (pour reprendre les distinctions de l'auteur) est l'œuvre d'hommes et de femmes n'ayant pas accès à la cour. Faisant de nécessité vertu, la critique bourgeoise d'essence médiévale prône les vertus de "souffisance" et de patience. Le désintéressement humaniste à l'égard de la cour, né au XIVe siècle dans le milieu des chancelleries, se fonde sur la réalisation personnelle et l'éloge de la vita ruralis.
Au total, un livre intéressant certes, mais peut-être trop littéraire pour être scientifique. Plutôt que d'être analysés substantiellement, ces "visions de la cour" auraient gagné en profondeur à l'être relationnellement, comme des points de vue inscrits dans un espace social défini (la cour), c'est à dire les unes par rapport aux autres.

Lieux de mémoire, sous la direction de P. NORA, t. I, La République, sous la direction de Pierre Nora, publié avec le concours du Centre National des Lettres, Paris, Gallimard, 1984, 676 p., photos.

C'est le 1er volet d'un inventaire des lieux de mémoire : fêtes, emblèmes, monuments et commémorations, mais aussi éloges, archives, dictionnaires, musées...

Lieux de mémoire, sous la direction de P. NORA, t. II, La Nation, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1986, 2 vol., 612 et 624 p., ill.

Poursuivant l'enquête collective, et s'attachant ici aux symboles, J. Le Goff se penche (t. 1, Héritage, Reims, ville du sacre, p. 88-183) sur la ville de saint Remi, et donc évoque la cérémonie du 17 juillet 1429. Elle est ici replacée dans le long terme. J. le Goff rappelle que l'insistance de Jeanne à mener le "Dauphin" jusqu'en Champagne hostile afin de procéder au sacre était un acte de "fine politique". L'affaire des gants royaux absents du rituel du sacre de Charles VII est également notée. Mais il faut bien avouer que l'auteur passe très rapidement sur cet épisode johannique de l'histoire des liturgies royales rémoise.

Parmi les apports du second tome on lira avec intérêt la participation de L. Theis : "Guizot et les institutions de mémoire", qui rappelle avec justesse le rôle de la Société d'Histoire de France dans la mise à disposition du public des textes historiques et en particulier ceux qui concernent Jeanne d'Arc. Il faut regretter néanmoins dans ces ouvrages tout à fait intéressants l'absence d'index qui limite leur consultation rapide. Mais, de fait, ce sont des textes plus à savourer qu'à parcourir !

Lieux de mémoire, sous la direction de P. NORA, t. III, Les France, Paris, Gallimard, 1992, 3 vol. 988, 986 et 1034 p., ill.

Avec la publication de ces trois volumes s'achève l'entreprise d'inventaire des Lieux de mémoire, "vaste topologie de la symbolique française". (t. I, p. 11). Les contradictions soulevées par l'impact des précédents tomes motivent une reprise théorique de la démarche définissant l'usage pertinent de la notion : "toute vérité significative, d'ordre matériel ou idéal, dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique du patrimoine mémoriel d'une quelconque communauté" (t. I, p. 20).
C'est dans ce cadre méthodologique enrichi qu'il faut replacer l'apport des nouvelles contributions organisées selon une logique établie par P. Nora (Les lieux descriptifs de la division ; Les lieux constitutifs de la tradition ; les lieux démonstratifs de l'identité). Michel Winock signe une approche originale de la mémoire johannique, Jeanne intégrant la ligne éditoriale des "figures fondatrices de l'imaginaire français (...) scrutées dans l'efficace de leur rayonnement" (t. III , p. 16). On pourra replacer cette étude dans la perspective dégagée par "L'ère de la commémoration", la stimulante conclusion de P. Nora analysant "l'obsession commémorative" (t. III, p. 977) des vingt dernières années.

LOBRICHON (G.), La religion des laïcs en Occident (XIe-XVe siècle), Paris, Hachette, 242 p. (Collection La vie quotidienne)

Publié dans une Vie Quotidienne nouvelle manière, La religion des laïcs tente de déceler, au travers des pratiques et des croyances des non-spécialistes du sacré, les interprétations de l'enseignement des clercs. Le parti pris par l'auteur d'aller "depuis les structures et les normes jusqu'aux échappées les plus extrêmes" (p. 8) se justifie pleinement tant la cohérence du propos est manifeste.

LOMBARD-JOURDAN (A.), Fleur de lys et Oriflamme, signes célestes du royaume de France, Presse du CNRS, 1991, 319 pages.

A la suite de son ouvrage Montjoie et Saint-Denis où elle affirmait sa conviction que l'omphalos des Gaules se trouvait à Saint-Denis - théorie anéantie par les fouilles archéologiques qui ont eu lieu sur place et qui non pas trouvé de trace d'installation antérieure au Bas Empire - Mme. Lombard-Jourdan étudie, dans la même optique, l'origine de la fleur de lys et de l'Oriflamme. Malgré une érudition remarquable, ses conclusions ne sont toutefois pas convaincantes. Faire de la Sainte Lance conservée à Vienne le reliquat d'une arme mythique des druides de l'époque constantinienne paraît un peu aventuré, d'autant plus qu'une lance toute semblable, datée des années 1005-1030, a été retrouvée lors des fouilles de Colletière. Il s'agit donc bien d'une lance romane, et non pas antique ni même mérovingienne. Si conclure que l'oriflamme de Saint-Denis a un rapport indirect avec cette Sainte Lance est vraisemblable, l'étymologie donnée du mot oriflamme (souffle d'orage), quoique séduisante et astucieuse, semble bien audacieuse : le Dictionnaire latin des académies de Germanie permet de traduire ce nom en "lance d'or" (aurea framea, d'où les formes "auriframe" puis "orieflambe"), ce qui paraît plus pertinent pour un avatar de la Sainte Lance. Il est plus probable que la Sainte Lance a été créée, et pas seulement "inventée" peu avant 922, date où elle est mentionnée pour la première fois. Rappelons qu'il a existé jusqu'à trois Saintes Lances, celle de Vienne, conservée à Nuremberg jusqu'à une date récente, celle conservée à la Sainte-Chapelle de Paris jusqu'à la Révolution, celle "inventée" à Antioche lors de la première croisade, au destin incertain.

Mal et le Diable (Le), leurs figures à la fin du Moyen Age, sous la direction de Nathalie Nabert, Paris, Beauchesne, 1996, 274 p. (Culture et Christianisme - 4).

La société se raidit dans ses malheurs (Nathalie Nabert), le ressentiment se cristallise sur les femmes (Danièle James-Raoul), ce qui prélude à une chasse aux sorcières : on passe de un procès par an pour l'Europe avant 1375 à 6 procès par ans après 1436, le tournant ayant lieu en Suisse entre 1400 et 1435, la dureté des tribunaux laïcs qui s'emparent du droit de juger les cas de magie étant attribuée à une "surchristianisation du pouvoir temporel" (Jean-Patrice Boudet). Mais cette crispation se manifeste aussi à l'égard des juifs et des musulmans (Danièle Sansy). Les papes schismatiques sont comme une préfiguration du Diable (Hélène Millet et Dominique Rigaud), Diable dont les représentations se multiplient et qui est de plus en plus montré dans l'attitude d'un souverain (Jérôme Baschet). Suivent divers articles sur l'évocation du Mal - ou des maux - dans l'art (Alain Boret, Véronique Dominguez-Vignaud), les manifestation météorologiques (Joëlle Ducos), la littérature médicale (Claude Thomasset).

Marie. Le culte de la Vierge dans la société médiévale, sous la direction de Dominique Iogna-Prat, Eric Palazzo, Daniel Russo, Paris, Beauchesne, 1996, 623 p.

Divers articles sur le culte et le modèle marial dans l'histoire de l'art et les textes

MARTIN-BAGNAUDEZ (J.), L'inquisition, mythes et réalités, Paris, Desclée de Brouwer, 1992, 134 p.

On sait que Jean le Maître participa comme inquisiteur de Rouen au tribunal de Jeanne d'Arc. Qu'est-ce qu'un inquisiteur au Moyen Age ? Un juge itinérant nommé par le Pape, qui parcourt sa juridiction en recherchant les hérétiques. L'auteur de ce petit ouvrage simple et pratique, présente l'institution, son développement médiéval, peu important, son rôle plus remarquable aux XVIe et XVIIe siècles et sa disparition avant même que les critiques ne se soient fait entendre.
Le mythe de l'Inquisition apparaît chez Voltaire et se généralise avec le Romantisme. Torquemada en est restée la sombre figure emblématique. Il reste à l'historien à dégager l'importance de ce tribunal pour les temps où cette institution ne soulevait aucune réprobation particulière.

MINOIS (G.), Du Guesclin, Paris, Fayard, 1993, 518 p.

Portrait sans grande concession d'un capitaine expéditif, calculateur, à l'occasion sans pitié et sanguinaire, jamais embarrassé d'un idéal chevaleresque d'ailleurs bien hypothétique : un homme à vrai dire peu typique des chefs de guerre médiévaux. Ce livre montre que sa réussite est le reflet des conceptions réalistes de Charles V : si ces deux là ont réussi, c'est qu'ils ont toujours appliqué le principe qu'on peut toujours accepter la bataille, pourvu que ce soit en prenant l'adversaire par surprise et à condition d'avoir une nette supériorité numérique, ce qui tranche nettement avec les conceptions de Philippe VI et de Jean II.

MUCHEMBLED (R.), Le temps des supplices, de l'obéissance sous les rois absolus. XVe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1992, 259 p.

Montre comment, au lendemain de la guerre de Cent Ans, la classe nobiliaire française s'est presqu'entièrement renouvelée, les anciens nobles ruinés étant peu à peu remplacés par des citadins soucieux de rentabiliser leur seigneurie. La réaction des paysans qui voyaient ainsi leurs charges s'alourdir fut dans l'ensemble violente, et parfois meurtrière. Les nouveaux maîtres auraient alors utilisé la justice comme moyen de terroriser des tenanciers hostiles, et entre autres moyens, les procès de sorcellerie. Amplifiée par les débuts de l'absolutisme royal et par la contre-réforme, la répression connut ses moments les plus dramatiques au XVIIe siècle. Le chapitre concernant la répression religieuse a été repris par l'auteur pour donner Le roi et la sorcière.

MUCHEMBLED (R.), Le roi et la sorcière, Desclée, 1993, 264 p.

Les chasses aux sorcières entraînant, à cause des abus de l'inquisition, la multiplication des bûchers où flambent par fournées entières les victimes réduites à des aveux extravagants par des tortures sauvages, ce n'est pas çà, le Moyen Age. On y croyait naïvement, le livre de M. Muchembled prouve le contraire : c'est à partir du XVIe siècle, et surtout dans la seconde moitié du XVIIe siècle, qu'on a brûlé le plus de sorciers, justement parce que les inquisiteurs, spécialistes de la question, avaient été mis sur la touche, comme trop laxistes, par les juges laïcs, crédules, pressés et fanatiques. Contrecoup inattendu de cette multiplication des bûchers : l'augmentation de la mortalité des femmes en couches. Les premières victimes des épurations furent en effet les sages-femmes, soupçonnées, souvent pour de bonnes raisons, de pratiquer des rites peu catholiques. Il fallut bien les remplacer par les médecins. Ceux-ci commençaient justement, au XVIe siècle, à pratiquer les dissections ; mais comme il n'avait qu'une idée des plus succinctes de l'asepsie, le passage de l'une à l'autre de leurs activités ne se faisait pas sans de gros dégâts ; les cadavres, eux, n'avaient plus grand chose à craindre.

Observer, lire, écrire le ciel au Moyen Age, actes du colloque d'Orléans, 22-23 avril 1989, sous la direction de Bernard Ribémont, Paris, Klincksieck, 1991, 316 p. (collection Sapience).

Quatorze communications composent ce colloque au thème original. Le ciel du Moyen Age est riche de symboles, de signes, d'enseignements. Ciel météorologique, ciel mystique, messages prophétiques venant du ciel, la mentalité médiévale ne peut se comprendre sans l'étude de cette influence : l'orage, l'éclair, les nuées ne sont pas les phénomènes physiques que nous connaissons, mais des avertissements venus de l'invisible. Une large place est naturellement donnée à l'astrologie, dont le statut est particulièrement privilégié et protégé, notamment par Charles V, Charles VII et Louis XI.

ONFROY (C.), Catherine de France, Paris, La Pensée universelle, 1994, 251p.

Il était estimable de vouloir se pencher sur la figure mal connue de Catherine, la fille de Charles VI et Isabelle de Bavière, pivot du traité de Troyes. L'auteur a lu les ouvrages sur la période, il réinvente les discours et surtout les sentiments des personnages, c'est son droit, mais ce n'est guère plus qu'un divertissement agréable à lire. La source la plus suivie étant Shakespeare, qui n'est pas un modèle de réflexion historique mais un génial dramaturge.
Le chapitre sur la chevauchée de Jeanne n'a guère d'intérêt. Catherine, jeune veuve se retrouva sans aucun rôle politique bien qu'ayant eu à élever le jeune Henry VI, et l'on sait qu'elle se remaria avec Owen Tudor dont elle eut une postérité qui monta, elle aussi sur le trône d'Angleterre. Peut-on rappeler que le simulacre mortuaire de Catherine, ce portrait qui reposait sur le cercueil lors des funérailles, est aujourd'hui exposé dans les dépendances de Westminster Abbey, visage douloureux - et d'un réalisme impressionnant ?

PAGE (A.), Vêtir le prince : tissus et couleurs à la cour de Savoie (1427-1447), Lausanne, A. Paravicini Bagliani, 1993, 226 p. (Cahiers lausannois d'histoire médiévale ; 8).

A travers une source privilégiée, les comptes de la cour de Savoie dont il faut percer les mystères lexicaux, l'auteur, comme l'avait fait il y a plus de vingt ans F. Piponnier pour la cour d'Anjou, cherche à trouver une évolution et son sens à une mode médiévale en perpétuel changement.
En fait, elle s'est particulièrement intéressée aux années 1444-1447. Le duc est vêtu de blanc, gris clair et noir bordé de genette sombre ou doublé de blanc agneau, sauf pour les grandes fêtes où éclatent les ors et les cramoisi, ourlés de martre rare. Le choix des couleurs neutres et de la pureté de la toison refléterait un choix religieux délibéré que l'achat du saint suaire viendrait corroborer.
L'auteur commence par nous présenter les sources dont elle s'est servie pour faire son travail. Il s'agit des comptes des dépenses de la cour de Savoie en 1444-1447, des Statuta Sabaudiae (les statuts de la Savoie) édictées par Amédée VIII en 1430 et dont une partie concerne la réglementation vestimentaire de tous les sujets de sa cour (appelée aussi loi somptuaire), des sources publiées telles que le trousseau de Marie de Savoie (édité en 1861 par L. Costa de Beauregard). L'auteur estime que les sources iconographiques (enluminures des manuscrits) ne sont pas assez nombreuses, ni assez fiables. Quant aux sources archéologiques, elles sont inexistantes. Il est ensuite question des différents tissus utilisés à la cour de Savoie (draps de laine, toiles et soieries), de leur mode d'achat et des fournisseurs, couturiers et fourreurs qui y travaillent.
Les couleurs portées à la cour font également l'objet d'un exposé : elles ont le plus souvent une signification symbolique. Enfin, le vêtement est aussi le signe d'une appartenance. Ainsi, le noir est la couleur du deuil, et les couleurs vives restent réservées aux tenues d'apparat. La cour et l'hôtel de Savoie portent des vêtements d'une même couleur (quand c'est le gris, cela correspond à la livrée générale du duc). Il s'agit là d'une marque d'unité, visible par quelqu'un d'extérieur à la cour. C'est la qualité du tissu qui fera la différence entre les domestiques et les autres sujets.
La deuxième partie de l'ouvrage est consacrée à des annexes reprenant des données chiffrées sur l'achat des tissus, et à une édition inédite des textes ayant servi pour le travail de l'auteur. Une bibliographie est donnée en fin d'ouvrage. Les notes de bas de pages sont nombreuses, précises et complètes. L'auteur fait une bonne analyse du contenu des sources utilisées. Cela fait de ce livre un bon outil de travail pour l'historien médiéviste.

Papauté, monachisme et théories politiques, t. I, Le pouvoir et l'institution ecclésiale, Etudes d'histoire médiévales offertes à Marcel PACAUT, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1994, 424 p.

Deux contributions intéressent directement notre documentation : J.-L. Gazzaniga traite de Charles VII et du gallicanisme monarchique en rappelant que le gallicanisme est la position des Armagnacs, soutenue en particulier par G. Machet confesseur du roi. Ce même personnage se retrouve dans l'article de M. Mollat du Jourdin à propos des relations de Jacques Cœur avec l'institution ecclésiastique : on sait en effet que le financier réussit à placer à des sièges canoniaux et épiscopaux un certain nombre d'amis et de parents, dont son fils, Jean, devenu archevêque de Bourges.
L'ensemble de ces trente-cinq textes montre combien l'histoire de l'Eglise a évolué au cours des trente dernières années. On y voit en effet les progrès accomplis dans la connaissance des paroisses, de la condition des moniales, des novices. On y lit le résultat des travaux d'équipe sur le monachisme, sur le passage de l'Antiquité au Moyen Age et sur la naissance de l'Etat moderne. La simple succession des papes et des conciles est bien loin !

PAVIOT (Jacques), La politique navale des ducs de Bourgogne, 1384-1488, Lille, Presse universitaires de Lille, 1995, 387 p.

Les ducs de Bourgogne avaient une flotte de guerre, et elle opérait en Mer Noire et sur le Danube. On pourrait croire qu'il s'agit là d'une réédition des plaisanteries sur la marine suisse ; il n'en est rien. Les ducs, possesseurs des ports flamands, disposaient effectivement d'une marine qui participa à la guerre contre la flotte anglaise, ou aux opérations contre les Turcs, avant ou après la chute de Constantinople. Le fameux banquet du Voeu du Faisan ne fut pas tout à fait stérile, une expédition est effectivement partie. Mais la contribution des Bourguignons à la lutte contre les Turcs est, il faut bien le reconnaître, minuscule, malgré les efforts consentis, et sans aucun résultat pratique. Une seconde partie de l'ouvrage s'attache à préciser ce qu'étaient ces navires, et sans pouvoir en donner des définitions exactes, qui manquent dans les textes, apporte des indications très intéressantes sur les noms, les tailles, les coûts, les types de bateaux de la fin du Moyen Age.

POULL (G.), La maison souveraine et ducale de Bar, Presses Universitaires de Nancy, 1994, 455 p.

Un énorme travail généalogique truffé de références précises et précieuses permet de suivre du IXe au XVe siècle les comtes et ducs de Bar. Nous pouvons ainsi comprendre l'intérêt de cette région-frontière, et le rôle de ses seigneurs entre France et Empire. Cependant tout est au premier degré, à l'historien de réorganiser, faire les recoupements, saisir les grandes réflexions politiques, religieuses et économiques, qui ne sont pas toutes simplement des caprices de princes. Le lecteur, l'utilisateur sont aidés par des tableaux généalogiques qui s'arrêtent vers 1300, on trouve également une carte, où l'on voit bien les isolats du Barrois mouvant, mais pas la limite entre Empire et Royaume de France. Un index des noms et des lieux permettrait sans doute de retrouver plus vite les familles de Baudricourt, des Armoises, de Luxembourg, les villes de Vaucouleurs, Neufchâteau, Bourlemont, Baurevoir et Domremy au sein d'un avalanche de notations, toutes plus érudites les unes que les autres mais d'une lecture cursive des plus rébarbatives.

Préludes à la Renaissance, aspects de la vie intellectuelle en France au XVe siècle, études réunies par BOZZOLO (C.) et ORNATO (E.), Paris, C.N.R.S., 1992, 320 p.

Huit études très savantes passent en revue les différents éléments qui fondèrent le premier humanisme français du XVe siècle. Certes, l'élément initial en fut la lecture nouvelle des classiques. S. Lusignan rappelle combien on insistait alors sur la langue latine comme mère des langues françaises (oc et oïl) et donc nécessaire à l'éducation de base : celui qui est " illiteratus " ne peut pas plus exercer la médecine que plaider ou tenir des comptes publics. Possédant l'outil, il devenait possible de lire fructueusement les classiques : deux participations (E. Ornato et E. Beltran) donnent l'état des bibliothèques des érudits, analysent les manuscrits qui en subsistent de nos jours, rappellent les relations qui se croisaient entre les milieux intellectuels avignonnais et parisiens, jusqu'à la crise des années 1407-1418, et soulignent l'importance de la médiation de Pétrarque et Boccace. Cette culture antique, philosophes et écrivains l'utilisent pour leurs propos littéraires, politiques ou moraux, en l'adaptant au cas français. On pourra le voir avec Laurent de Premierfait, le traducteur de Boccace, et surtout chez Jean de Montreuil (N. Pons) ou Jean Gerson (G.M. Roccati). Cependant ces personnages n'en furent pas moins trop isolés en leur temps, et même en leur milieu, pour que leur humanisme devienne une véritable Renaissance.
Enfin, et un peu en marge du sujet semble-t-il, R. Bergeron sort de l'oubli les "Jeux à Vendre" de Christine de Pisan, petites pièces commençant par " Je vous vens... ", évocations d'un échange de réparties orales ludiques entre un couple d'amoureux, derniers feux d'un complexe maniement de la langue. Ces oeuvres étaient destinées à un public cultivé qui n'y trouvera plus son compte quand l'imprimerie aura " normalisé " les graphies.

PRIGENT (C.), Pouvoir ducal, religion et production artistique en Basse Bretagne, 1350-1575, préface de Jacques Legoff, Paris, Maisonneuve et Larose, 1992, 800p., ill.

Une approche "historicienne" du discours iconographique, qui veut prendre la mesure des liens entre art et société. Fondé sur un très important matériel documentaire, ce remarquable travail envisage les oeuvres d'art religieux de Bretagne, non seulement comme éléments du patrimoine artistique mais comme des révélateurs des pratiques religieuses et des distinctions sociales. En ce qui concerne les intérêts propres du Centre Jeanne d'Arc, nous pouvons noter que sur les 74 statues de saintes répertoriées, Catherine figure 19 fois et Marguerite 14.

PROUTEAU (G.), Gilles de Rais ou la gueule du loup, Monaco, 1992.

Ce livre s'est surtout fait remarquer par la prétention de son auteur et d'une petite clique d'avocats à s'ériger en tribunal moral pour réhabiliter Gilles de Rais. Les moyens utilisés pour atteindre ce but sont surtout à retenir par les étudiants en histoire comme un catalogue de ce qu'il ne faut pas faire. A titre d'exemple on notera, dans le genre "Bordereau de l'affaire Dreyfus", une fausse lettre de Gilles de Laval créée tout exprès pour prouver l'importance du rôle de Gilles auprès de Jeanne (p. 205). Les connaisseurs reconnaîtront les textes : le début du passage ("Il semble chose toute divine à voir et à entendre…") est bien de Guy de Laval ; la suite est tirée du témoignage de Jean d'Aulon, où il n'est aucunement fait mention de Gilles de Rais, mais du comportement de Jean d'Aulon lui-même. Nous avons là un faux de la plus belle espèce, forgé à l'aide de deux témoignages qui diffèrent et par leur auteur et par leur date, auxquels on a tout simplement rajouté le nom de Gilles qui n'existait pas dans les originaux. Il va sans dire qu'une théorie basée sur des principes aussi contestables ne peut valoir que les moyens qu'elle emploie : c'est-à-dire pas grand chose. Le reste est à l'avenant.
Notons pour la petite histoire le résultat paradoxal de ces péripéties héroïco-juridiques : indisposés par l'arrogance de ce tribunal d'occasion qui les a convaincu de la culpabilité du baron de Rais, les journalistes allèrent partout répétant que celui-ci avait tué 800 enfants, chiffre trouvé dans le livre de M. Prouteau. Or ce chiffre est aussi faux que le reste : les témoignages des différents protagonistes ne permettent d'avancer qu'un nombre compris entre 116 et 186 victimes, au minimum. Toute cette affaire ne serait qu'un épiphénomène si le sujet, la manière et le moment où il est traité ne laissaient un goût un peu amer et désagréable. Ajoutons que ceux qui possèdent déjà le livre de Georges Bataille, Le procès de Gilles de Rais, Paris, 1985 et celui de Ludovico Hernandez, Procès inquisitorial de Gilles de Rais, Paris, 1921 pourront faire l'économie de ce livre, qui s'en inspire par pans entiers.