VIE DE JEANNE D'ARC

Devant ses juges, à Rouen, en février 1430, Jeanne répondit à l'interrogatoire d'identité, qu'elle avait alors dix-neuf ans environ, qu'elle était née à Domremy, qui dépendait de Greux, de Jacques et d'Ysabeau, qu'elle avait eu de nombreux parrains et marraines. Apparaît devant nous une jeune fille ordinaire, entourée de sa famille, dans un village peuplé d'amis et de voisins, vivant une enfance en apparence tellement simple, avec la couture auprès de sa mère, la participation aux travaux extérieurs si besoin était, les fêtes coutumières, et aussi les peurs des temps de guerre, la fuite devant l'arrivée des ennemis, le refuge du fort le plus proche. Comment cette sage enfant s'est-elle retrouvée vêtue en homme à la cour du roi, en armure et première à l'assaut des Tourelles d'Orléans, non loin du souverain lors du sacre, et, finalement seule, face aux Rouennais qui la regardaient s'étouffer dans les flammes ? Depuis plus d'un demi-millénaire on s'interroge sur cette surprenante et brève existence.


Une biographie

La vie de Jeanne est bien connue, par des documents difficilement réfutables, ceux de ses procès, dont les historiens ont depuis longtemps appris à décrypter la tradition, les omissions et compromissions. Ses contemporains, Jacques Gélu, Jean Gerson, Christine de Pizan, Clément de Fauquemberque, le "bourgeois" de Paris, Monstrelet et bien d'autres, admiratifs ou hostiles, ont parlé d'elle aux moments où se déroulaient d'abord l'épopée militaire, puis le temps rude de la prison et de la mort, enfin lors de l'annulation du jugement du procès de condamnation. Depuis le milieu du XIXe siècle, surtout, les historiens ont travaillé cette abondante littérature et on peut offrir sans risque d'erreur majeure un récit linéaire de la vie de la Jeanne historique, selon l'expression de P. Duparc.

Jeanne est née dans la paroisse de Domremy, seigneurie de Bourlémont, dans le Barrois mouvant de la couronne de France, au bord de la Meuse, en 1411 ou 1412. Sa famille était celle d'un laboureur honorablement considéré, bon paroissien, marié à Isabelle Romée, de la paroisse proche de Vouthon, et père de cinq enfant, nommé Jacques, et dont le nom de famille fut à l'époque, comme souvent, diversement compris et orthographié : Darc, Bars, Tart voire d'Ay.

Le curé de la paroisse baptisa la petite fille - la benjamine des enfants - et nous connaissons les noms de quatre parrains et cinq marraines dont certains témoignèrent au procès en nullité. Pendant l'enfance de la fillette les troubles qui déchiraient le royaume n'ont pas épargné le village : en 1423 des habitants, dont Jacques, allèrent négocier et payer la protection de Domremy par Robert de Sarrebruck, seigneur de Commercy, cependant en 1425 un raid bourguignon enlevait les troupeaux des habitants. En effet, la seigneurie avait embrassé le parti de Charles VII, devenu roi en 1422, et elle tint bon, ce qui valut .encore aux habitants une nouvelle incursion ennemie en 1428, qui força la population à se réfugier à Neufchâteau. Il n'est donc guère étonnant que les habitants aient su quelle était la situation du roi Charles, ses alliés et ses ennemis, l'état de ses fidèles : on devait beaucoup en parler à la veillée. La nouvelle de la prise des villes de la Loire et du siège d'Orléans ne dut pas mettre plus de quinze jours à parvenir jusqu'aux bords de la Meuse.

Jeanne fut élevée comme toutes les habitantes des campagnes, entre la maison et les champs : couture, filage, cuisine, ménage et participation à la garde des bêtes sur les communaux, sarclage, accompagnement de l'attelage lors des labours et des hersages. Elle devait savoir tenir, sans selle, sur un cheval, comme tant d'enfants de paysans. Elevée par des parents pieux, Jeanne reçut de sa mère la connaissance des prières en langue vulgaire : Pater, Ave, symbole des apôtres, elle connaissait la morale du décalogue. Elle se confessait au curé de sa paroisse et communiait à Pâques. Elle entendit vraisemblablement quelques prêches de frères mendiants, aussi bien dans son enfance, en particulier en 1428 à Greux, qu'au cours de sa vie publique, et, fort intelligente, elle se souvint de remarques originales et sut aussi formuler ses propres réflexions. Les discussions avec son confesseur, l'augustin frère Pasquerel contribuèrent sans nul doute par la suite à lui forger le jugement. Sa piété devint de plus en plus sacramentelle (messes, confessions et communion) à mesure qu'elle prit de l'indépendance, pourquoi aurait-elle échappé au " foisonnement rituel " (formule de J. Chiffoleau) qui se manifeste presque partout à la même époque ?

Quant à savoir lire et écrire, la question est en suspens... Raisonnablement, on peut dire qu'elle a appris à signer son nom et lui seul, peut-être au cours de l'été 1429, et qu'elle ne devait point lire vraiment couramment. Intelligente, elle l'était, et dotée d'une bonne mémoire ; on sait que la mémoire des gens du Moyen Age était mieux aiguisée que la nôtre, cependant avec des rapports au temps et à l'espace très différents d'aujourd'hui, en raison de l'absence de cartes, de calendriers et de montres !


Pieuse et sérieuse, Jeanne était aussi une enfant normale : elle jouait, chantait et dansait, riait et pleurait comme les autres, les témoignages concordent, car elle demeura ainsi jusqu'au bout, émotive et réfléchie. Au moment du procès en nullité, il n'était pas question de faire de la jeune femme une sainte, les témoins ne furent pas ceux d'une canonisation, ils ne cherchèrent guère à la figer dans des attitudes prémonitoires d'une figure de vitrail. Elle était seulement une future héroïne. On nous la montre donc participant aux traditions villageoises, couronnes votives et danses, celles que les juges de Rouen cherchèrent à diaboliser et dont elle même ne fut aucunement dupe : elle n'a jamais vu les fées, ni cru en elles, pas plus qu'aux sources guérisseuses ou aux mandragores. G. Duby notait avec ironie qu'elle se révèle moins crédule que ses juges !

Cette enfant vécut cependant une expérience mystique, celle qui la conduisit à transgresser la retenue de son éducation, les usages des femmes, les cadres de la société. Cette audace fut justement celle des mystiques de son époque, de Catherine de Sienne à Marie Robine, de Marjorie Kemp à Colette de Corbie, autres femmes de décisions et d'actions, non militaires cependant. " C'est dans le jardin de son père " dit-elle à Rouen " qu'elle entendit un jour vers midi, une voix et vit une clarté ". Elle avait alors douze ou treize ans (elle était donc majeure) et eut très peur. Cette voix, ou plutôt, ces voix, car elle finira par mettre, au cours de son procès, le 27 février 1431, trois noms sur ces visions, ceux de l'archange Michel (protecteur du royaume de France), des saintes Catherine et Marguerite (alors des plus populaires, l'iconographie antérieure à Jeanne le prouve) lui ordonnèrent une mission à laquelle elle résista quatre ans. L'historien ne peut rien dire de cette expérience, quelles que soient ses propres opinions religieuses ou philosophiques, sinon qu'elle conduisit Jeanne à braver, dans la certitude, la cour du roi Charles et les chefs de guerre peu commodes, puis, dans la fermeté, les juges, docteurs en théologie et décret. Et elle tint bon, même si elle eut un instant de faiblesse et certainement beaucoup de douleur morale, jusqu'à la mort.

A l'écoute des enseignements que lui donnèrent peu à peu ce qu'elle a dit être ses conseils et ses gardes, elle finit par formuler les termes de sa mission, de la charge dont elle se sentait investie : secourir Orléans, faire sacrer Charles à Reims. Sans doute le second projet fut-il chronologiquement le premier, mais le siège d'Orléans fut l'événement qui la poussa à franchir le pas, à sortir de sa réserve, à braver le ridicule et l'opposition des siens, d'autant que la pression des Bourguignons se faisait de plus en plus pesante sur les îlots de résistance du Barrois.


Jeanne finit par oser parler à Robert de Baudricourt, capitaine armagnac de Vaucouleurs, en mai 1428 ; cette première fois, comme le souligne P. Duparc, il ne pouvait être question d'Orléans, mais sans doute de la protection que Dieu - disait-elle - accorderait au dauphin Charles, seul vrai roi de France. Une seconde entrevue, méprisante de la part du capitaine, eut lieu au début de l'hiver (novembre ?). Quelques semaines plus tard, le capitaine se montrait moins ironique et surtout moins sceptique. Jeanne précisait ses projets : aller elle-même en France et s'adresser au dauphin. Elle parlait aussi de la prophétie, que bien des gens connaissaient, prédisant qu'une vierge des marches de Lorraine sauverait le royaume perdu par une femme.

Finalement, Baudricourt l'envoya d'abord auprès du duc de Lorraine et de René d'Anjou, duc de Bar, mais aussi époux de l'héritière de Lorraine et beau-frère de Charles VII. Jeanne s'y rendit vêtue en habit de cavalier, le premier habit d'homme de son histoire, cela ne semble pas avoir causé la moindre émotion ; elle n'obtint des princes que de bonnes paroles, un cheval et un peu d'argent... Alors qu'elle aurait voulu que René l'accompagnât en France. Mais cette expédition montre qu'elle avait réussi à se faire écouter de quelques personnes : un parent Durant Laxart, un bourgeois de Vaucouleurs, Jacques Alain, et la famille Le Royer qui l'hébergea. Baudricourt lui fournit une petite escorte, qui ne devait pas au départ avoir une véritable opinion sur la mission et la personne de Jeanne, les jeunes gens de ce groupe, Metz, Poulangy, firent ensuite des dépositions très favorables à celle qui était devenue pour eux une véritable héroïne. Le plus réticent à l'aventure fut Jacques d'Arc, il ne fut pas mis au courant du départ de sa fille pour Chinon, vers le 13 février 1429.


A partir du départ de Vaucouleurs, tout le monde connaît l'histoire : la chevauchée à travers la région bourguignonne du royaume, prudente, en grande partie de nuit et aux heures les moins fréquentées. Le trajet en est incertain dans ses détails quotidiens. Cependant il y eut trois étapes marquantes. A Auxerre ville hostile au roi "de Bourges", elle entendit la messe à la cathédrale - ce qui prouve qu'on pouvait circuler sans subir trop de contrôles. A Gien où son arrivée provoqua, semble-t-il, une rumeur qui parvint jusqu'à Orléans : une Pucelle assurait qu'elle libérerait Orléans et conduirait le dauphin à Reims ; enfin à Sainte-Catherine-de-Fierbois, sanctuaire miraculeux, particulièrement fréquenté par les chevaliers et hommes d'armes partisans du dauphin, et qui était orné d'ex-voto militaires. Elle y attendit la réponse de la cour à sa demande d'entretien.

La rencontre avec le dauphin à Chinon (le 6 mars ?) est - elle aussi - une mine de controverses et de récits tendancieux. On discuta d'abord beaucoup à la cour pour savoir s'il fallait ou non la recevoir, la recommandation de Baudricourt fut peut-être déterminante. Mais aussi la curiosité et l'intérêt que pouvait susciter une femme inspirée, une prophétesse. Que le roi ait été reconnu par Jeanne n'a guère d'importance, le lui avait-on décrit, l'attitude des personnes présentes était-elle vraiment naturelle ? Le roi "tiré à part" n'en n'était-il pas d'autant plus reconnaissable ? Ensuite, le "secret" a provoqué des kilomètres d'écritures contradictoires et enfiévrées. Jeanne a su dire au Dauphin les phrases qui ont persuadé celui-ci que sa cause n'était pas perdue. Récemment B. Guenée, quand il dit que la mission de Jeanne était d'ôter au Dauphin le remord de n'avoir pas agi en roi en laissant assassiner Jean-sans-Peur, paraît avancer une hypothèse des plus plausibles : Dieu avait pardonné, c'est ce que Jeanne allait prouver par la libération d'Orléans. Un témoin du procès en nullité (le duc d'Alençon) rappela que Jeanne aurait dit à Charles : " le roi des cieux, vous fait savoir par moi d'aller à Reims pour être sacré et couronné, et pour être le lieutenant du roi des cieux qui est roi de France ", le projet de Dieu rendait au dauphin son aptitude à régner.

Acceptée près du roi, la jeune fille reçut une garde autant que des serviteur ; tels Louis de Coutes, le page, et Jean d'Aulon, chargé de l'intendance. Tous ceux qui, placés auprès d'elle, purent ou voulurent bien témoigner ensuite sur son comportement, n'eurent qu'un souvenir de piété, de grande franchise et de décision. Il y eut, on le sait, enquêtes sur sa virginité, sur sa personne et sa foi. A Poitiers, où le roi était venu pour une session du Parlement, Jeanne fut interrogée par des théologiens, tout -ou partie- des comptes-rendus en furent connus des juges de Rouen puis des universitaires parisiens, mais ils sont perdus. Les interrogatoires portèrent essentiellement sur le caractère orthodoxe de la foi de la jeune fille : la conclusion fut qu'en elle il n'y avait nihil fidei catholice contrarium, rien de contraire à la foi catholique.

Alors commença l'épopée militaire. Jeanne menait-elle une guerre juste ?. P. Contamine a montré que la question agitait déjà les esprits du vivant de la Pucelle : Jean Dupuy en 1429 rappelle que sa cause est juste "à savoir la restitution du roi à son royaume et l'expulsion ou l'écrasement très juste d'ennemis très obstinés" ; d'autres, avant le procès en nullité, ont cherché à distinguer si le fait de se dire "chef de guerre" était de la part de la Pucelle compatible avec une véritable mission divine. Ses partisans l'affirmèrent, ses détracteurs l'accusèrent de cruauté, et même de meurtre (c'est l'affaire de l'exécution de Franquet d'Arras).

Le roi accepta que Jeanne, armée d'une épée prise à Sainte-Catherine-de-Fierbois et avec un étendard personnel reçu à Tours, accompagnât les vivres et renforts envoyés à Orléans. Elle était elle même une partie de ce soutien qui arrivait à un moment désespéré et les hommes d'armes ne le comprirent pas autrement au début. Il est assez évident, par le témoignage même du bâtard d'Orléans, que tout d'abord les seigneurs spécialistes de la guerre ne voyaient pas en elle autre chose qu'une présence qui pouvait être favorable, une sorte de talisman dont on verrait bien s'il était efficace. Elle avait annoncé sa venue aux Anglais par une lettre apportée par des hérauts royaux, leur enjoignant de lever le siège, missive à laquelle ils avaient répondu par des injures transmises par un des messagers. On sait que le voyage vers Orléans fut assez difficile, avec une partie des troupes restées à Blois. De Meung à Jargeau, toutes les villes étaient aux mains des Anglais, 3500 d'entre eux encerclaient la capitale ducale. La seule voie d'accès était la route de l'est car le corps de ville continuait à espérer une médiation des Bourguignons qui occupaient avec Jean de la Trémouillele château de Sully. L'entrevue du 29 avril au soir, avec Jean le bâtard d'Orléans qui, depuis son passage à Gien, était tenu au courant de ce que faisait la jeune fille et vint à sa rencontre, débuta fort mal : "le conseil de mon seigneur est plus sage que le vôtre" dit Jeanne tout à trac au Lieutenant général du roi au fait de la guerre. Que le vent change de sens et permette aux bateaux qui portaient les vivres d'entrer dans la ville, que la petite troupe de la Pucelle et de ses hôtes orléanais passe sans encombre devant les lignes anglaises à Saint-Loup firent que Jean à son tour fut convaincu : "de ce jour, je mis en elle bon espoir et plus encore qu'auparavant".
Tous les Orléanais connaissent les étapes du séjour de Jeanne, logée dans une des plus grandes maisons de la ville, celle du trésorier ducal, Jacques Boucher. Elle passa les premiers jours dans l'attente des troupes venant de Blois, allant à la messe, aux vêpres, à la procession de l'Invention de la croix, fête de la cathédrale, et réitérant aux assiégeants anglais, par message et par oral, l'ordre de quitter leurs positions. Quand, le 4 mai, arriva l'armée royale, accueillie par Jeanne et le Bâtard, l'ennemi ne bougea pas, l'armée put entrer en ville. Les chefs de guerre, réunis chez Guillaume Cousinot, le chancelier ducal, ne consultèrent pas la Pucelle pour aller attaquer, dès l'après-midi, la première bastille, à Saint-Loup, preuve que sa seule présence dans la ville leur paraissait suffisamment efficace. Or, surgissant au moment où ils faiblissaient, elle leur montra que sa présence active était seule susceptible de faire changer la victoire de camp. Elle ne quittera plus pour quelques mois le petit noyau des capitaines royaux ceux dont les armes et les bannières ornent encore la ville le jour de la fête : Xaintrailles, la Hire, Boussac, Gilles de Laval ( ou de Rais...), et plus tard, Jean d'Alençon, Athur de Richemont..

Le 5 mai, elle envoie une troisième missives. Le 6 mai elle est, avec la Hire à ses côtés, aux Augustins, d'où les Anglais sont expulsés. Le 7 elle est présente tout au long de l'assaut des Tourelles, elle est blessée, et au soir, les Tourelles, porte d'entrée du pont qui franchissant la Loire mène à la ville, sont enlevées. Le pont, coupé depuis sept mois, retrouve ses fonctions - par des moyens de fortune - pour que l'on aille chanter un Te Deum. Le lendemain les Anglais, d'abord rangés en bataille, s'en vont en bon ordre. La Pucelle remplace le bout de conduite que les soldats vainqueurs étaient tout disposés à faire par un retour en procession et une messe pour les morts. C'était un dimanche, jour de la fête de saint Michel au mont Gargan, l'archange et envers lequel les rois de France avaient une dévotion particulière, rival du saint Georges des Anglais. La procession fut aussi la première célébration de la fête de la délivrance, aujourd'hui la plus ancienne liturgie civique de France.
La véracité de la parole de Jeanne était éclatante pour les partisans du roi Charles : elle avait accompli, en dépit des réticences de l'entourage royal et des capitaines, une partie de ce qu'elle avait annoncé. Pour beaucoup, et en particulier pour le roi et ses proches, responsables d'un royaume, fut-il seulement "de Bourges", était-ce suffisant ? Jeanne dut partir à la poursuite du roi à Loches, à Selles-sur-Cher, pour le persuader de se rendre à Reims.
Les troupes royales entreprirent d'abord de libérer les villes de la Loire que les Anglais avaient prises les unes après les autres afin d'encercler Orléans : au début de juin Jargeau (12 juin), Meung (le 16 juin), Beaugency (le 17 juin) sont reprises, toujours avec la présence active de la Pucelle, alors qu'affluent les troupes qui rejoignent une armée qui renoue avec la victoire : le duc d'Alençon, le connétable Arthur de Richemont amènent des hommes. Le 18 juin, à Patay les Anglais, menés par John Talbot et Fastalff, sont écrasés, leur chef fait prisonnier. C'est une confirmation de la validité de la parole de Jeanne. C'est aussi l'occasion pour les témoins de remarquer la grande humanité de la jeune fille envers les blessés de tous bords et son absence d'esprit de vengeance. Par cette victoire, elle peut alors, après une ultime discussion des chefs de guerre, obtenir le départ pour Reims, ville tenue par un parti Bourguignon et que l'on ne pouvait rejoindre qu'en traversant le pays ennemi.

La relative facilité du voyage vers Reims surprit les contemporains ; les villes semblaient céder sans peine. En réalité, elles eurent des réactions différentes. Auxerre acheta sa tranquillité, ce qu'on pourrait appeler un "patis", avec des vivres. Troyes, à laquelle la Pucelle avait écrit, était partagée entre le désir de résistance de la garnison anglo-bourguignonne et la peur des bourgeois qui resteraient seuls devant l'armée royale, si les gens de Bedford et de Philippe le Bon décidaient de lever le camp. Les Troyens envoyèrent frère Richard à Jeanne. Il avait en son temps été la coqueluche de la population parisienne qui courait à ses sermons, sa rencontre avec la Pucelle en fit un inconditionnel "Armagnac", selon le Bourgeois de Paris. Les gens de la ville ne cédèrent que devant la menace d'un siège. L'armée s'était arrêtée cinq jours devant Troyes (5-10 juillet). Châlons envoya au devant du roi les clefs de la ville (13 juillet) ; les autorités de Reims, à la réception de la lettre envoyée par leur archevêque Regnault de Chartres qui tenait pour le dauphin, envoyèrent leurs clefs en demandant une garantie de non-représailles.
Le 17 juillet, lendemain de l'entrée royale, ce fut le sacre. Une cérémonie avec les moyens du moment : un rituel( ordo) conservé sur place, aucune des regalia (objets royaux symboliques) de Saint-Denis bien évidemment remplacés par des pièces du trésor archiépiscopal, et des pairs du royaume représentés par des fidèles du roi, de fort moindre naissance. Cependant les onctions furent bien faites avec le chrême de la sainte ampoule apportée de l'abbaye de Saint-Remy et c'est l'onction qui fait du roi de France l'oint du Seigneur, le vrai souverain du royaume. Le duc de Lorraine et René d'Anjou ne s'y trompèrent pas et firent le déplacement. La présence de l'étendard et de Jeanne à la cérémonie, en bonne place, est une des images les plus fortes de l'iconographie de l'héroïne, sans doute longtemps non exempte d'arrière-pensées de propagande politique.

Sur les événements qui vinrent après Reims, les historiens commencent à se diviser, et l'histoire de la Pucelle à connaître des zones d'ombres. En fait, elle a accompli ce qu'elle avait au départ déclaré être la mission ordonnée par ses voix. Elle n'avait donc plus, en théorie, de raison de continuer à insister auprès du roi pour aller de l'avant contre les Anglo-Bourguignons. Cependant, elle était assez lucide pour voir que tant que Paris était aux mains des Anglais et que la ville restait favorable aux Bourguignons, le roi, tout sacré qu'il était, ne tiendrait pas en mains toutes les rênes du pouvoir. Il fallait donc prendre Paris. Mais le roi et le duc de Bourgogne préférèrent jurer des trêves. Le premier pour ne pas être amené à aggraver par une conquête violente la très mauvaise opinion de lui qu'avait une bonne partie de la population au nord de la Loire et en particulier la haine que lui vouait une partie de l'élite demeurée à Paris, le second pour prendre le temps d'examiner la situation et se concerter avec Bedford, régent pour Henri VI. On sait que le duc Philippe le Bon mena un subtil jeu entre Bedford et Charles VII, afin, dans un premier temps, de reprendre pied à Paris, dont la garnison devint essentiellement bourguignonne, et ensuite de soutirer de l'argent au régent.


L'élan militaire fut brisé, il n'est pas certain qu'à ce moment là Charles VII en ait été attristé. L'opinion que beaucoup ont eu sur Charles VII a été curieusement influencée d'abord par la propagande bourguignonne, et beaucoup plus tard par les républicains puis les nationalistes jusqu'au-boutistes. On fait un versatile d'un souverain obstiné, un homme sous influence d'un souverain qui lâcha ses favoris quand ceux-ci le desservaient et un émotif d'un père glacial. On a beaucoup trop joué de lectures primaires du portrait du souverain par Fouquet. Le but du roi est de détacher, par les trêves, puis la paix, les Bourguignons des Anglais, de tourner la guerre et les combats vers les seuls étrangers et de ménager, au contraire, ses vassaux rebelles et leurs sujets, de façon à recouvrer, plus par la persuasion que la force, la plénitude du pouvoir sur l'ensemble du royaume. Il faut retrouver l'amour des sujets et non susciter leur rancœur. Dut-on en passer par le sacrifice de ne point reprendre immédiatement Paris, et se contenter de mener des expéditions peu coûteuses, ici et là, contre des chefs de bande (Perrinet Gressart à la Charité, entre autres).

La campagne royale de l'été 1429 montre comment le roi souhaita se montrer et ne pas affronter directement les Bourguignons et, de même, comment Bedford préféra battre la campagne plutôt que de livrer bataille (à Crépy-en-Valois, les 15 et 16 août), les deux attitudes sont tout à fait comparables. Jeanne n'est évidement pas au conseil royal, elle ne l'a jamais été, et s'impatiente des tours et détours entre Soissons, Provins, Senlis et Paris. L'échec d'une tentative de Jeanne, avec le duc d'Alençon, sur la porte Saint-Honoré (8 septembre 1429) provoqua l'arrêt de la campagne militaire. Jeanne remis alors à Saint-Denis un de ses équipement de guerre en gratitude d'une blessure non mortelle. Puis ce fut le départ de l'armée royale qui fut dissoute à Gien le 21 septembre. Bien certainement, Charles jugeait que désormais, il était le maître de la situation, Dieu l'avait secouru, et Jeanne ne lui était plus nécessaire. Il mettrait le temps qu'il faudrait - il fallut six années - mais ferait la paix avec la Bourgogne, sans l'avoir humiliée militairement, et pourrait ensuite reprendre, avec un royaume tout entier derrière lui, les campagnes victorieuses contre Henri VI.
Le roi n a jamais expliqué à la Pucelle quels étaient ses projets, pas plus que ne le firent ses conseillers ; elle ne pouvait pas comprendre seule que le temps des rois n'est pas toujours celui de l'urgence, alors qu'elle même avait peut-être la prescience, ou la certitude, de la brève échéance de sa mort. Il est certain qu'elle commençait à agacer le souverain, et son entourage. Aucun prophète n'est facile à cotoyer. Pendant l'automne et l'hiver de trêves, on l'envoya à Saint-Pierre-le-Moutiers (novembre), qu'elle reprit avec vaillance, et à La Charité, ce qui fut un semi échec dont elle reconnut qu'elle y était partie sur ordre des hommes et non de Dieu. Elle ne sut pas interpréter le message, fort biaisé sans doute, de l'entrevue avec Catherine de la Rochelle, qui défendait le point de vue des trêves. Cette femme n'était pas, comme Jeanne, une vraie mystique et elle ne pouvait donc pas en être comprise, puisqu'elle n'était, sans doute, qu'une simple porte-parole de l'entourage du roi. Ceux-ci, avec l'incurable morgue des gens bien-nés, crurent qu'il fallait envoyer à une " simple fille ", une fille plus simple encore, laquelle fut rembarrée de belle façon. Dans un sens, il semble que la cour de Charles VII, et le roi lui-même, n'aient plus su trouver un langage pour parler avec Jeanne. Â Mehun-sur-Yêvre, en décembre 1429, on anoblit sa famille.
La Pucelle cherche donc à faire oeuvre utile pour le royaume et pour la chrétienté : elle a déjà, en juillet 1429, évoqué la lutte contre les Sarrasins. En mars 1430, obéissant sans doute à Pasquerel, elle fera écrire aux hussites ces hérétiques de Bohème révoltés, semblables aux maures sarraceni similes. Mais, elle ne démord pas cependant de chasser d'abord les Anglais et leurs alliés. Aussi, quand les trêves vinrent à terme, à la fin de mars 1430, Jeanne, retrouvant une utilité aux yeux des capitaines et du chancelier, prit l'initiative de repartir en campagne. Ce fut la dernière, puisqu'elle fut prise, le 23 mai 1430, dans des conditions sujettes à longues discussions, devant les portes de Compiègne, menacée par les Bourguignons, dont elle était sortie pour faire une "grant escarmouche au bout du pont". Le Picard qui la saisit la revendit à Jean de Luxembourg, celui-ci la mena dans ses terres et, comme pour tous les prisonniers de valeur, compta en tirer le meilleur profit, financier et politique. Pourquoi ne put-elle pas revenir dans la ville, avait-on fermé les vantaux, y avait-il si " grande presse ", les gens des portes prirent-ils peur, fut-elle trahie - et pourquoi ? - par Guillaume de Flavy, capitaine de la ville, fut-ce de la part de ce dernier, une maladresse, un propos délibéré. Il n'est plus guère possible de répondre aujourd'hui.

Le temps de la captivité se divise en deux périodes : le séjour aux mains de Luxembourg et le temps de Rouen. La première époque paraît presque trop belle, en comparaison avec la seconde, mais elle n'est pas des plus explicite : bien traitée, Jeanne fut l'objet de la sollicitude de la famille de son détenteur, des dames charitables auprès desquelles elle passa l'été, de juin à septembre octobre 1430, au château de Beaurevoir. On lui offrit des vêtements féminins. Le séjour dans les forteresses des Luxembourg est intéressant autant par l'ignorance vraie qu'on en a que par le peu qui en a filtré. Les seules certitudes sont les deux tentatives d'évasion. Les juges, plus tard, essayèrent de lui faire avouer qu'elle avait voulu mourir ; elle tenta de leur faire comprendre sa douleur d'être incapable de venir au secours des gens de Compiègne assiégés, de son désir de les secourir, puis, pour la seconde tentative, de sa peur de l'arrivée des Anglais, qui allaient l'emmener ailleurs en captivité. Il peut paraître assez évident d'éprouver le désir de s'évader : à plusieurs reprises elle dira que si la porte restait ouverte, elle s'enfuirait et ne voulut jamais promettre de ne rien essayer. D'autre part, il faut se rappeler que sainte Catherine est une sainte de la délivrance miraculeuse des soldats capturés. Les miracles de Sainte-Catherine-de-Fierbois sont, essentiellement, des récits de gens d'armes captifs, qui sautent des tours, ou des murs, se relèvent sans encombre, de prisonniers dont les portes s'ouvrent, comme la prison de saint Pierre, et qui passent sans être vus a travers les lignes ennemies. Ce sont les armes de ces soldats libérés par leurs prières qui pendaient par dizaines dans le sanctuaire tourangeau. Il est plus que vraisemblable que Jeanne, nourrie de ces récits, avant même le début de ses campagnes, ait voulu croire que ses saintes accompliraient pour elle un semblable miracle.

Le rachat de la Pucelle par les Anglais, longuement négocié, est encore un point troublant : le roi Charles VII n'aurait-il pas pu donner plus et la racheter ? Deux questions : l'a-t-il tenté ? Jean de Luxembourg se serait-il laisser fléchir ? Aucune preuve n'est assurée de négociations, même simplement amorcée, de la part des Français. Etait-ce parce qu'on savait d'avance que la cause était perdue ? D'un autre côté il semble que Jean de Luxembourg, totalement à ce moment là dans la clientèle de Philippe de Bourgogne, n'eut sans doute pas l'intention de choisir son acheteur, il attendit seulement le temps nécessaire pour faire monter la somme à une hauteur raisonnable pour une si belle prise, de six à dix mille francs. Le prix n'était pas exorbitant, comme le souligne G. Duby.
Le roi Charles savait qu'il ne pourrait racheter la Pucelle, il fit donc payer, si l'on peut dire, la livraison de Jeanne par les ravages en Bourgogne et Champagne, en dégageant Compiègne et en ne relâchant pas la pression sur les Anglais auxquels rien ne réussissait depuis la levée du siège d'Orléans. Mais il n'y eut pas de tentatives militaires pour délivrer la jeune fille...
Entre novembre et la fin du mois de décembre 1430, Jeanne est transférée, avec discrétion, jusqu'à Rouen, où l'attendent quelques clercs, universitaires et membres de la hiérarchie qui depuis sa capture ont commencé à réclamer une mise en jugement et à monter les chefs d'accusation.

Depuis six mois, de subtils théologiens, à l'initiative de l'Université de Paris et de l'évêque de Beauvais - en exil à Rouen - Pierre Cauchon, ont échafaudé les arguments sur lesquels faire trébucher une jeune fille peu habituée au maniement des concepts et de la dialectique. Le procès fut ouvert le 21 février 1431, il avait été précédé d'une enquête dans la châtellenie de Vaucouleurs, donnant peu de témoignage en défaveur de la Pucelle, si ce n'est le confus souvenir d'une promesse de mariage rompue. En revanche, l'argumentaire était fin prêt, et contrairement à ce que l'on pourrait croire, il était loin de considérer Jeanne comme quantité négligeable et de se contenter d'écraser sous des formules difficiles une pauvre et simple fille. Les juges étaient persuadés avoir affaire à un personnage dangereux, parce que vraisemblablement soutenu par des forces occultes, diaboliques. Ils allaient se confronter à un personnage politiquement néfaste à une cause pour laquelle ils avaient délibérément opté depuis parfois près de vingt ans, celle des Bourguignons puis des Anglais. Enfin il avaient devant eux une rebelle, insoumise à l'Église militante, ou ce qu'ils considéraient comme telle, c'est-à-dire eux-mêmes. Les juges et leurs assesseurs, par roulement une centaine de personnes, menèrent un procès d'inquisition en forme, prenant toutes les précautions et multipliant les avis et consultations, parce que la cause était, en matière de discipline et de théologie, très importante. Il poussèrent au bout un procès politique, crucial parce qu'il s'agissait d'atteindre, par delà la Pucelle, l'adversaire qu'elle avait réussi à faire sacrer à Reims. Il osèrent un procès inique, enfin, parce qu'ils n'envisagèrent guère que Jeanne put finir autrement que condamnée et brûlée.

Les documents subsistants du procès de condamnation montrent avec éclat la qualité de l'intelligence de la jeune fille, ainsi que les limites, naturelles étant données son origine et son éducation, de l'expression de ses intuitions. On y lit les capacités de réflexion qu'elle développa au cours des séances, et l'héroïsme des décisions auxquelles elle parvint, seule, sans conseils autres que ceux qui l'avaient accompagnés depuis le début de son aventure et qui sont du domaine du mystère. En face, on peut lire l'entêtement de théologiens et de juristes in utroque, qui rencontrèrent plus de résistance, de répartie, de profondeur qu'ils ne croyaient, qui y trouvèrent la preuve du bien-fondé de leur acharnement et qui, faisant flèche de tout bois, allèrent jusqu'à la ruse pour écraser cet être si dangereux, une mystique de dix-neuf ans.
Jeanne, fut interrogée, si l'on résume, sur quatre points fondamentaux (A. Bossuat), les voix, le " signe " du roi, les habits d'homme, la soumission à l'église militante. Presque jusqu'au bout, la Pucelle résista sur la certitude de sa révélation : c'est de Dieu qu'elle tient ses conseils, que viennent ses voix qui lui disent " son fait " (c'est une autre façon de dire sa mission). Les juges tentèrent, et réussirent parfois à la pousser sur des chemins dangereux : la matérialité des voix, les signes, le culte de lâtrie (d'adoration), la personnalisation des trois saints, la réalité physique d'un signe royal (la couronne), le goût des chevaux et des vêtements, et, bien sûr, les habits d'homme... Jeanne, cependant, par la franchise de certaines réparties accula à son tour ses juges se découvrir et à montrer plus de crédulité, plus de " simplesse " qu'elle même. Elle riait de la mandragore, des fées ou de la nudité de saint Michel. Elle usa d'allégories que les juges ne voulurent pas comprendre. L'ange à la couronne en était une : elle-même était venue, messagère de Dieu, apporter sa royauté à Charles. Elle annonça sa libération, nous y lisons sa mort, les juges l'intervention souhaitée du diable. A toutes les questions retorses elle opposa sa confiance inébranlable en Dieu (" Dieu premier servi ! "), la nécessité absolue de faire ce qui lui fut dit. Ce qui lui fut dit était que Charles devait être sacré et que les Anglais devraient repartir en Angleterre. Ces affirmations exaspérèrent particulièrement les juges qui y voyaient la négation du rôle de la structure ecclésiastique comme médiateur entre Dieu et les croyants. Jeanne ignorait le sens du terme Église militante, encore plus si les juges disaient qu'ils étaient cette Église et qu'elle n'en n'était pas, elle qui avait tant travaillé pour Dieu. Par ailleurs la Pucelle continuait à réclamer avec constance le secours de l'église dans ses sacrements, que sans pitié, voire avec sadisme, ses juges lui refusèrent obstinément.

D'interrogatoires secrets en séances publiques, le procès s'achemina vers une condamnation, à partir de soixante-dix articles sur lesquels Jeanne eut à répondre, regroupés en douze qu'on ne lui aurait vraisemblablement pas proposés tels quels. Nous savons que certains assesseurs ont eu des doutes sur la culpabilité, et aussi sur la procédure : ne faudrait-il pas recourir au pape ? Là-dessus, Jeanne était d'accord. C'était pour les juges une démarche qui risquait de les désavouer, on l'éluda. Mais ce fut plus tard un des arguments qui emportèrent sa canonisation.

Les 18 avril et 2 mai, des " monitions " furent faites à la prisonnière pour la convaincre, le 9 mai, on la menaça de torture. L'avis de l'université de Paris - consultée - parvint à Rouen le 14 mai 1431, il était net : Jeanne était schismatique, dans l'erreur en matière de foi, apostate, menteuse et divinatrice. Le 23 mai on lut devant la prisonnière le texte de l'université, accompagné de commentaires d'une grande violence, suivi d'une admonestation adoucie et d'une convocation à une séance publique au cimetière de Rouen.
La journée du jeudi 24 mai est une des clefs de l'histoire de Jeanne : après une résistance de plus de trois mois, une fermeté sans faiblesse, elle signa, d'un rond puis d'une croix, une cédule. Celle qui fut montrée et publiée est une cédule d'abjuration où elle reconnaissait avoir " feint mensongèrement avoir eu révélation de par Dieu et ses anges, saintes Catherine et Marguerite ". Le texte fait dans les copies une cinquantaine de lignes environ. Le curé-doyen et huissier Jean Massieu, qui a lu publiquement la cédule à la foule, soutiendra toujours, quand le vent eut tourné, qu'elle faisait six-huit lignes. Nous ne saurons jamais la formule exacte que Jeanne signa, en tout état de cause elle pourrait avoir abjuré moins que ce qu'on lui prêta ensuite. Mais cette abjuration lui évitait la mort et personne n'était satisfait : les Anglais étaient furieux de ne pouvoir frapper davantage le parti de Charles et de laisser à ses partisans la figure emblématique de la Pucelle, les juges étaient embarrassés d'avoir ouvert une porte à la clémence, pourtant en toute légalité et charité chrétienne, et la jeune fille fut désespérée d'avoir renié ce qui l'avait mue depuis des années.
L'habit d'homme ne fut que le prétexte pour rattraper toutes ces insatisfactions. Revenue dans la prison, aux mains des Anglais, habillée en femme, obligée peut-être faute d'autres, de remettre ses vêtements masculins (G. Peyronnet), Jeanne revenait sur ses déclarations le lundi 28 mai : ses conseils lui avaient dit de reprendre ses habits, tant qu'elle ne serait pas dans une prison ecclésiastique surveillée par des femmes. Elle réaffirmait tenir de Dieu sa mission et qu'elle serait damnée si elle niait cette révélation.
Le 29 mai les juges, ayant délibéré sur les derniers événements, décrétèrent que Jeanne devait être " réputée hérétique et laissée à la justice séculière en priant cette justice qu'elle la traitât plus doucement qu'elle n'avait mérité ".
Au Vieux-Marché, le 30 mai, en présence de Jeanne, la sentence traditionnelle fut lue : " comme membre pourri nous t'avons déboutée et rejetée de l'unité de l'Eglise et t'avons déclarée à la justice séculière ". Les juges partirent, et le bailli anglais, sans procéder au moindre jugement ni délibérer sur la peine, la fit mettre sur le bûcher. Ses cendres furent, on le sait, jetées en Seine.
C'est en novembre 1431 que furent terminées les rédactions et les copies du procès de condamnation.


Raconter l'histoire de Jeanne


A partir de ce moment commencent les " histoires " de la jeune fille. Nous trouvons, dans la masse des documents rassemblés par Quicherat et les quelques textes retrouvés après 1849, des opinions diverses, des développements dans tous les sens et des omissions sur lesquelles les historiens depuis deux siècles se penchent et en concluant, se déchirent.

Des contemporains exacts on peut dire deux choses : ils reflètent les deux partis en présence dans la France des années 1422-1456. Les fidèles du roi Charles (le héraut Berry, Perceval de Cagny, Chartier, la Chronique dite de la Pucelle, le Mystère du siège) sont prolixes sur les jours glorieux, la campagne du sacre et la libération d'Orléans, discrètes, mais convaincues sur l'origine divine de ses révélations, et quasiment muettes à propos du procès et de la mort de la jeune fille. Les tenants du duc de Bourgogne (Enguerrand de Monstrelet surtout et qui eut en Angleterre une forte influence, ou le Bourgeois de Paris), déterminent dès le début de l'aventure l'origine diabolique de ses succès, le caractère mensonger de ses allégations et racontent tout au long sa fin, jugée bien méritée. Thomas Bazin, qui rédigea son Histoire de Charles VII après avoir eu une carrière assez fluctuante et après le procès de nullité de la condamnation, est un des seuls à donner son opinion personnelle circonstanciée - bien entendu conforme à l'attitude officielle du moment - et aussi à laisser libre de juger chacun, " selon sa capacité et son jugement " (pro suo captu et arbitrio).
Orléans voua dès le 8 mai 1430 une vénération particulière à l'œuvre et ensuite à la mémoire de la Pucelle, par le Journal du siège, par la cérémonie anniversaire de la délivrance, la représentation du Mystère du siège, le soutien sans faille à Isabelle Romée. La seule ombre au tableau est l'affaire de la fausse pucelle, Claude des Armoises, qui réussit à abuser quelque temps, à partir de mai 1436, les bons bourgeois de la ville d'Orléans (comme d'autres municipalités et autorités) et dont profitèrent les frères de Jeanne. A dire vrai, ces derniers, Jean surtout, utilisèrent sans scrupule apparent la notoriété de leur sœur, la noblesse qu'elle leur avait permis d'acquérir, et pensèrent poursuivre, avec une imposture dont ils ne pouvaient être dupes, la merveilleuse aventure de leur jeunesse. Cette aventurière réussit pendant près de quatre ans à vivre d'une réputation usurpée, et c'est l'Université de Paris et le Parlement qui la confondirent en 1440. Un des premiers historiens à avoir relevé cette aventure et en cherché les traces dans les sources orléanaises fut l'érudit abbé Polluche en 1749.
Les procédures d'annulation du procès de condamnation sont une des sources auxquelles les historiens, dès le XVe siècle, ont sans toujours le dire, puisé des matériaux de leurs récits. Le roi attendit d'avoir repris la Normandie, d'être entré à Rouen, en novembre 1449, pour entreprendre une enquête sur les conditions du procès. Elle conclut à la partialité du tribunal et aux pressions exercées, en leur temps, sur les membres qui répondirent à l'enquête et qui tous parlèrent de Jeanne avec sympathie et émotion. Pierre Cauchon était mort en 1442, les autres juges principaux étaient disparus. Le procès cependant ne pouvait être repris que par les gens d'église, et en 1451 le légat du pape Martin V, Guillaume d'Estouteville, frère du défenseur efficace du Mont-saint-Michel, prit en main la procédure de révision de la sentence inquisitoriale, avec Jean Bréhal, inquisiteur en France, à ses côtés. On refit des enquêtes, on monta un questionnaire en douze, puis dix-sept points ; on consulta des théologiens et des juristes. Il fut décidé de faire demander par la famille de la Pucelle l'annulation du Procès : il ne fallait pas risquer de prêter le flanc à un soupçon de manœuvre politique, en prenant une initiative royale, d'autant plus que la victoire des Français était désormais certaine : ils étaient réinstallés en Guyenne et à Bordeaux depuis 1453. Le pouvoir n'avait rien à gagner à se justifier lui-même, en revanche il devait être lavé du soupçon de collusion avec une hérétique, menteuse, relapse, etc. En juin 1455, le pape Calixte III ordonnait d'instruire la cause et, en novembre, Isabelle Romée vint dire au tribunal : " J'avais une fille, née en légitime mariage... ". On refit des enquêtes à Domremy, Orléans, Paris, Rouen, cent quinze témoins, et encore des juristes, des théologiens, dont certains - Jean Gerson, mort depuis longtemps - par l'intégration de leurs traités. Une mine de renseignements sur Jeanne, sa famille, ses relations, sa mort, et ainsi sur l'état d'esprit des tous les partis pendant et après le déroulement de sa vie. Mais l'histoire peut changer les regards que l'on porte sur son passé. L'historien doit décrypter les témoignages le plus apparemment spontanés.

Le 7 juillet 1456, sous la présidence de l'archevêque de Reims, Jean Jouvenel, et dans la salle du palais épiscopal de Rouen, la sentence de 1431 fut annulée. aucune peine ne fut prononcée contre d'éventuels coupables de mauvais jugements ou de falsification (la fameuse cédule), il s'agissait d'apaiser toutes les rancœurs, de faire la paix. Le procès en nullité était tout aussi politique que celui de Rouen : d'un côté il fallait diaboliser Charles en écrasant Jeanne qui l'avait aidé, de l'autre il fallait réhabiliter la Pucelle pour laver le roi.
Mais de tous ces procès, si biaisés fussent-ils, il naît une certitude en Jeanne "il n'y avait que tout bien".

Si l'on excepte les Orléanais qui racontent longuement le siège (L. Trippault, 1576, S. Guyon, 1654), proposent dans un tableau le " portrait des échevins " (v. 1576), un type de jeune femme en béret à plumes appelé à une longue postérité et élèvent le monument dont la Jeanne à genoux fut réinterprétée par Rubens, après la victoire des Valois sur les Lancastre, le rôle de Jeanne est simplement cité épisodiquement, mais sans développement particulier. Le cas est typique dans les rouleaux de Chronologie universelle du XVe siècle, auxquels ont accès semble-t-il des gens de culture moyenne : il n'y figure que la libération d'Orléans et Patay, la mort de l'héroïne n'est pas signalée. Les érudits des XVIe et XVIIe siècles, n'ont, à l'exception de Godefroy qui publie la Geste des nobles et la Chronique de la Pucelle et d'Etienne Pasquier (Recherches de la France publiées à partir de 1560) qui a lu un manuscrit du procès de condamnation, que peu de connaissance directe de cet épisode à la fois merveilleux et suspect de l'histoire du royaume. cependant on ne le passe jamais sous silence. Les Chroniques de Belleforest (1579) sont, par leur développement, une exception, mais elles transmettent une conception royaliste et peu chrétienne du personnage. R. Pernoud a souligné que c'est plutôt du côté de la littérature qu'il faut se tourner pour sentir l'intérêt pour la Pucelle. Si Shakespeare persiste et signe du côté des juges de Rouen en rajoutant encore dans la dérision, nourri par les chroniques de Monstrelet, et de leurs lecteurs anglais comme Caxton, c'est cependant au sein des femmes vertueuses ou fortes et autres représentations des héroïnes mythiques que, depuis Martin Le Franc (1440), l'on trouve les portraits historiques ou moraux et aussi les images de la Jeune fille, toujours tirées du tableau d'Orléans (Vignon). Jeanne est au rang des Esther, Deborah et autres Grisélidis. On ne perd jamais la trace d'une popularité évidente : la galerie du cardinal Richelieu avait sa Pucelle par Philippe de Champaigne, comme, dans un traitement plus modeste, son profil figure encore parmi les Illustres du Château de Beauregard (Loir et Cher)..
Un descendant -disait-il- de la famille d'Arc, Jean Hordal a laissé un florilège de citations en latin qui atteste de la curiosité internationale envers l'histoire de cette étrange Pucelle et aussi des passages de nombreux voyageurs sur le pont d'Orléans (1612).
Il faudrait peut-être revenir sur les raisons - en particulier le clientélisme envers les Longueville, descendants de Dunois le bâtard d'Orléans - qui ont amené Chapelain, poète plus ou moins officiel, à choisir La Pucelle comme sujet national et royal d'une épopée (l656), si médiocre littérairement que Boileau s'en moquait déjà cruellement en 1664, mais qui jouit pourtant d'un succès suffisant pour que Voltaire ne sache résister au plaisir de la brocarder à son tour. Il y avait donc un public prêt à admirer encore une Pucelle dont il nous semble que seule Orléans, et peut-être Bourges et Rouen, conservaient un souvenir autre qu'anecdotique ? Chapelain trouva sans doute son inspiration dans l'Histoire de France de Mézeray (1641-1651), qui présentait une histoire fortement providentielle, dont la fonction royale, protégée par Dieu, était le pivot. Jeanne faisait partie du projet divin d'amener Charles à Reims, elle avait voulu aller plus loin et Dieu l'avait alors abandonnée et cessa " les miracles en sa faveur "...
Jeanne, une vierge instrument de la monarchie de droit divin, était difficilement acceptable par les Lumières libertines, aussi Voltaire se lança-t-il dans une douteuse contre-biographie de la Pucelle (1755, La Pucelle d'Orléans), qui finalement eut un certain nombre de résultats positifs. Malgré son succès de scandale, comme celle de Chapelain elle fut un raté littéraire, étant fort ennuyeuse. Elle provoqua cependant une série de travaux pour démolir le portrait de la " pauvre idiote " tracé par le philosophe des Lumières et ce sont ces études qui firent avancer la recherche historique. En somme, contrairement à ce que l'on lit généralement, Jeanne ne subit pas d'éclipse de popularité à l'époque classique.
Pendant que les anti-voltairiens viscéraux campaient dans des positions hagiographiques sans faire progresser quoi que ce soit, Lenglet-Dufresnoy (1731, Méthode pour faire avancer l'histoire, 1753, Histoire de Jeanne d'Arc...), reprenant peut-être les travaux inédits d'Edmond. Richer (1560-1631), se plongeait dans les textes des procès et formulait, paradoxalement, une thèse : la providence divine qui aurait envoyé Jeanne au bûcher, et les voix qui seraient une conviction intime de la jeune fille. Il ouvrait le chemin dans le domaine de la collation des textes à L'Averdy, un juriste qui rechercha activement les manuscrits du procès subsistants et en trouva vingt-huit, on exhuma à cette occasion, en 1787, les manuscrits dits d'Urfé (B.N. lat. 8 838) et le manuscrit d'Orléans (ms. 518), inconnus jusqu'alors. L'Averdy avant de finir sur l'échafaud, rappela deux choses fondamentales jusqu'à nos jours :
que tous nos documents prouvent que Jeanne était de bonne foi en affirmant son inspiration divine et en mourant pour cela,
que l'origine véritablement divine de son inspiration, est pour l'historien lui-même une affaire de conviction personnelle " le défaut de monument historique doit fermer la bouche à ceux qui ne verraient qu'une invention humaine dans ses actions et dans ses paroles. Le défaut de manifestation d'en haut, pour appuyer la divinité de ces mêmes apparitions et révélations, réduit au même état ceux qui n'y voudraient voir absolument qu'une opération toute céleste ".

Il rejoignait presque l'expression de l'Encyclopédie une histoire " admirable, mais [qui] n'a rien de surnaturel "

Ces travaux n'auraient peut-être pas eu de lendemains si Georges Southey, en Angleterre, n'avait écrit une épopée et surtout si Schiller n'avait imaginé sa Jungfrau von Orléans (1800). Le succès extraordinaire de cette pièce de théâtre à travers toute l'Europe fut dû autant à l'élan patriotique qu'à l'épisode amoureux de la Pucelle mourant après son " amant " Lionel. Cela réveilla la passion pour Jeanne. Les étrangers allaient-t-ils s'emparer d'une héroïne nationale ? La première récupération fut opérée par Bonaparte qui favorisa le retour à la procession du 8 mai orléanaise et imposa pratiquement le choix de Gois pour ériger une statue nouvelle à Orléans (1803-1804). Le lien entre le jeune héros d'Italie, sauveur de l'Etat et auteur de la paix religiezuse, et celle qui avait sauvé l'unité du royaume en 1429 est alors clairement revendiqué. Jeanne revenait en force et la Restauration, mettant l'accent sur la part prise par la Pucelle au sacre et à la réunification du royaume, racheta la maison de Domremy (1818).
Pour ne pas être devancés par l'étranger il fallait rassembler les textes. C'est ainsi que Quicherat, jeune chartiste de vingt-cinq ans, agnostique, se lança dans l'œuvre considérable que l'on sait (cinq volumes entre 1841 et l849) pour la Société d'Histoire de France, afin de faire pièce aux travaux du catholique allemand Guido Görres (1834, traduction française 1843 : Jeanne d'Arc d'après les chroniques contemporaines).

Au cours des XIXe est XXe siècles, l'histoire de Jeanne d'Arc a pris peu à peu une importance toute particulière qui éclipse trop souvent la réalité des périodes antérieures. Il est assez difficile de résumer les thèses en présence, le dernier à l'avoir tenté, Gerd Krumeich (1989, traduction Jeanne d'Arc à travers l'histoire, 1993), s'est arrêté dans son remarquable travail, pratiquement à la seconde guerre mondiale. Les cinquante dernières années seraient à écrire !
Plusieurs éléments sont à considérer qui rendent le personnage à la fois plus proche des contemporains et d'autre part de plus eu plus dépendant des différents courants de pensées politiques et religieuses, à tel point que l'on perd totalement de vue, dans certains cas, le simple bon sens et surtout Jeanne elle même.
D'abord, les textes devinrent presque à la portée de tout un chacun, en latin certes, mais beaucoup de gens de l'élite pratiquaient cette langue et, par exemple, j'ai, pour ma part, trouvé tout à fait révélateur - et émouvant par ailleurs - que R. L. Stevenson, dans la misère totale en Californie ai demandé, dans la braderie de ses maigres biens de jeune prodigue, qu'on ne vende pas les cinq volumes du Quicherat que lui avait offerts son père, mais qu'on les lui fasse parvenir quand il en aurait les moyens (lettre du 9 janvier 1880 à Charles Baxter). Des traductions furent d'ailleurs très vite réalisées (Vallet de Viriville, 1867) et à la première ligue de son avant-propos à la traduction des deux procès (1868), E. O'Reilly écrit : " On ne s'était jamais autant occupé de Jeanne d'Arc que de nos jours, et depuis trente ans, on a plus écrit sur elle qu'on ne l'avait fait pendant quatre siècles ". Ces textes se sont multipliés en extraits, en morceaux choisis "allégés des redites", en bonnes feuilles, si l'on ose dire. Après P. Champion (1921 et 1936), R. Oursel (1954), P. Doncoeur et Y. Lanhers (1956-1961), La Société d'Histoire de France a publié à nouveau, avec les traductions, la totalité des textes des procès (Tisset 1960-1971 et Duparc (1977-1988), elle a mis en chantier la réédition des tomes IV et V de Quicherat, avec les traductions (par P. Contamine et O. Bouzy). La création du Centre Jeanne d'Arc à Orléans par R. Pernoud en 1974 a permis la réunion d'une incomparable documentation sur le personnage et son histoire.
De façon curieuse, les facilités d'un accès direct aux textes et à leurs commentaires n'ont pas empêché les théories les plus farfelues de trouver des thuriféraires acharnés, dont il faut pourtant dire un mot. Les origines pathologiques des voix provoquent périodiquement les gros titres d'articles de journaux, mais malade ou pas Jeanne a vécu son épopée. Le problème est celui que l'expérience mystique pose aux rationalistes. Le thème de Jeanne, fille adultérine d'Isabeau de Bavière et de Louis d'Orléans, apparaît fort tardivement dans une tragédie (1805), puis dans un gros ouvrage (1819), tous deux de Pierre Caze. Et il fallut attendre les années trente du XXe siècle pour que l'idée réapparaisse. L'affaire Claude des Armoises a donné naissance à une supposée permutation de personnes (Jeanne n'aurait pas été brûlée), qui d'ailleurs chez certains, se combine astucieusement avec la construction de Caze : c'est parce qu'elle était sœur du roi, etc. Il est difficile de faire comprendre, à qui ne veut rien entendre, qu'en 1407, c'est un garçon qui était né, en public comme toutes les naissances royales, d'Isabelle de Bavière. Et que les enfants bâtards de Louis d'Orléans, comme les bâtards de familles aristocratiques avaient un statut officiel, tel Jean, devenu Dunois, ou chez les cousins le bâtard de Bourbon, ou les quelques seize enfants non-légitimes de Philippe le Bon, plus aimés que Charles le futur Téméraire ! Quant aux filles, elles étaient mariées sans mal : les deux filles de Charles VII épousèrent Antoine de Bueil et Jacques de Brézé, la fille d'Odette de Champdivers et de Charles VI fut mariée au seigneur de Belleville. La "survivance" appartient à la mythification de beaucoup de personnages exceptionnel depuis Frédéric Barberousse à jusqu'à Louis XVII. En voilà assez sur le sujet.
Résumées trop rapidement, d'après les travaux de Gerd Krumeich, de Michel. Winnock et d'autres, les différentes écoles concernant l'histoire de Jeanne d'Arc sont les suivantes.
Un courant, royaliste et catholique, d'abord tourné contre l'Angleterre (protestante et ennemie héréditaire) au XIXe siècle (H. Wallon proposa dès 1860 la canonisation de Jeanne d'Arc). se retrouva, en parte après la guerre de 1870 chez les nationalistes et parfois, dans l'Action Française, contre l'Allemagne, mais aussi contre une république séparant l'Eglise et l'Etat. Avec parfois certaines outrances (tel le père Ayrolle, à côté d'incontestables qualités de recherche de textes) qui, semble-t-il, ont nui au progrès d'une canonisation réclamée depuis Mgr Dupanloup (1867).
Un courant républicain, anticlérical et patriotique, qui insistait sur l'origine populaire, le rôle libérateur de la Pucelle et son abandon par les puissants : le roi et l'église. Lui aussi a puisé dans la défaite de 1870 les arguments de la valorisation de son héroïne, c'est évidement celui de Michelet, Quicherat, d'H. Martin et, pour les scolaires, de Lavisse.
Assez curieusement ces deux expressions se retrouvèrent pour la promotion de la figure de Jeanne bergère, en même temps que l'exaltation de sainte Geneviève, avec ses moutons de Nanterre ou veillant sur Paris,: les décors du Panthéon, lieu des plus ambigus (église spoliée et récupérée de façon visible par la République pour ses grands hommes plus Jeanne et de manière occulte par l'Eglise, grâce à Geneviève) en sont une des preuves. Les manuels d'E. Lavisse montreront à tous les petits des écoles laïques, les deux protectrices de la patrie contre les barbares (venus de l'est comme de l'ouest), illustrées d'après Puvis de Chavannes et Lepneveu.
On trouve enfin, un courant de catholiques ralliés, autour de Marius Sepet, qui tout en affirmant le caractère authentiquement divin de l'inspiration de Jeanne d'Arc, refusait d'en pousser l'exemplarité jusqu'à une mission particulière dévolue à la France comme nation élue contre les progrès du satanisme et comme promotrice d'un élan de régénération nationale (comme le faisait le père jésuite Coubé). Il est tout à fait éclairant de voir que le livre de Marius Sepet, qui paraît aujourd'hui très confessionnel, fut donné comme livre de prix, indifféremment dans les écoles catholiques et dans les établissement publics dans les années 1890-1900, certes avant la séparation de l'Eglise et l'Etat.
La polarisation de la vie politique dans les années 1900-1904 fit que des incidents qui éclatèrent autour du culte, de l'image et de la présentation de Jeanne d'Arc, le furent moins pour la défense de la vérité historique que pour servir de points de départ à d'éclatantes et signifiantes actions politiques. C'est le cas des affaires Léo Taxil (1889) visant à ridiculiser l'Eglise et celle de Thalamas (1904) professeur plutôt maladroit devenu tête de Turc anti-Sorbonne de l'Action française. Ce n'est pas contre Jeanne mais pour défendre la séparation de l'Eg1ise et de l'Etat que l'on vit la laïcisation des fêtes d'Orléans avec la promenade des " Acacias ", rameau de fleur à la boutonnière devenu signe de reconnaissance des francs-maçons (1907). Les statues de la jeune guerrière servirent de point de ralliement aux groupes nationalistes : c'est de cette époque surtout (1904) que celle de Frémiet, place des Pyramides à Paris, élevée après la guerre de 1870, a gardé sa connotation " de droite ".
Pendant ce temps, Jeanne d'Arc avait de loin dépassé les frontières et devenait, par exemple en Angleterre, le symbole de l'oppression masculine : les féministes et suffragettes la revendiquaient hautement, ce qui, en France, était totalement incongru aux yeux de la plupart.

La canonisation fut, une canonisation largement politique, le visage de Jeanne n'y apparaît pas dans sa complexité : il fut masqué par le rappel des sacrifices faits par la France au cours des quatre années de guerre, la nécessité de couper court à la rivalité entre la sainteté laïque selon Michelet et la sainteté chrétienne. Après la vénérabilité (1894), la béatification (1909) n'était qu'une étape : elle avait largement achoppé aux nécessités du procès en cour de Rome qui étaientt les preuves de miracles, et n'avait été finalement obtenue que pour renforcer la réconciliation les catholiques avec la République. La canonisation (20 juillet 1920) était un autre pas en ce sens, curieusement, elle repoussa le personnage proprement historique dans une ombre nouvelle. Les Républicains se détournèrent quelque peu d'une figure devenue par trop religieuse, et les villes johanniques furent une exception à cette désaffection réelle et malheureuse d'une partie des Français. Les ultra nationalistes, catholiques ou non, ne se rapprochèrent pas d'un régime démocratique toujours honni et promurent Jeanne comme défenseur de la pureté nationale, avec toute la xénophobie que cela suppose. Ils l'utilisèrent contre les "métèques", les juifs du Front Populaire, bien sûr contre les Anglais dans la France de Vichy, et plus près de nous, ils la brandissent contre tous les immigrés. Ils l'utilisent aussi contre les "grands" et les institutions de tous bords, qui auraient abandonné la Pucelle, mariant ainsi, ce qui n'est pas nouveau, le populisme à l'intolérance.
De ces faux amis, étouffants et déformants, la figure de Jeanne doit être fermement dégagée : l'historiographie de Jeanne est un autre champ d'étude que l'histoire de Jeanne. Il faut absolument que cette formule admirable de vérité de Gustave Lanson en 1907 ne soit plus applicable de nos jours :
"Dans un pays où l'on peut dire à peu près tout ce que l'on veut de Dieu, il n'est pas permis de parler librement de Jeanne d'Arc " (cité par G. Krumeich, op. cit. , p. 242).

C'est la mission du Centre Jeanne d'Arc d'ouvrir à tous l'immense champs des sources et des interprétations sur Jeanne, d'accueillir librement la discussion et d'exercer en toute rigueur son devoir de critique.

© Françoise Michaud-Fréjaville