Les "Jeanne" de Charles Desvergnes

1860-1928

La bienheureuse Jeanne d'Arc (1909)
Jeanne d'Arc s'élevant à la gloire céleste
Variations (1913-1930)

(Jean) Charles Desvergnes, était le fils d'un fort modeste boulanger-pâtissier de Bellegarde (Loiret) dont le jeune talent fut reconnu par son entrée en 1874 dans l'atelier d'Henri Chapu, puis par son admission à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts.

Le Conseil Général du Loiret et sa ville natale financèrent ses années d'études et son hébergement dans un patronage catholique.

Se conformant aux usages du temps, le jeune homme se présenta au prix de Rome à partir de 1879. Il obtint finalement le deuxième prix (1887), puis le premier grand prix (1889 : Le retour de l'enfant prodigue).

Il s'installa à Paris, rue de Vaugirard, et concourut pour la décoration de divers édifices commandés par l'Etat, les municipalités et les évêchés : frontons du Petit Palais, monuments aux morts personnels et collectifs, décorations d’autels. En 1898 il réalise le Monument commémoratif du combat des Aydes au faubourg Bannier d'Orléans, inauguré le7 mai 1899.

Le monument de Melun (1902) lui vaut la la Légion d’Honneur. Il érige parallèlement de nombreuses oeuvres commémoratives : les hommages à Jean de Meung(Meung-sur-Loirc) et au docteur Duchenne (Paris et Boulogne) restent les plus connues.

La célébrité lui vint cependant de ses diverses Jeanne d’Arc, dont le premier modèle eut un succès particulier, relayé par un accord commercial avec la maison Marcel Marron d'Orléans. Il ouvrit alors un atelier sur les hauteurs de Meudon, s'entoura de collaborateurs et d’ouvriers. Au faîte de sa notoriété, il offrit à sa ville natale un ensemble de ses projets de jeunesse et de ses maquettes, dans un Musée inauguré de sin vivant (1912).

La première guerre mondiale et ses tragiques hécatombes lui permirent de proposer, toujours grâce à son éditeur Marron, plusieurs modèles de monuments aux morts, déclinés en toutes tailles et matériaux, pour les églises et l’extérieur, avec ou sans Jeanne d'Arc. La dernière commande importante, le Monument expiatoire pour la cathédrale de Beauvais, fut terminée par l’atelier après la mort du maître (1928).

Sculpteur honnête, classique, sans grand souffle ni audace, apparemment peu sensible aux innovations de son temps, Desvergnes repose désormais à Bellegarde veillé par une des Jeanne d’Arc de bronze qui firent sa fortune.

 

La bienheureuse Jeanne d'Arc (1909)

Le 18 août 1909, Jeanne d’Arc, vénérable depuis 1894, était proclamée "bienheureuse". Charles Desvergnes proposa au salon de 1909 une Jeanne priant avant d'aller au combat qui devint rapidement la « bienheureuse Jeanne d'Arc".

Le thème est à la fois religieux et patriotique. L'épée au fourreau, les yeux levés et la postion des mains et des bras devraient placer la spiritualié au premier rang des vertus de la jeune fille, mais la vivacité de la torsion du corps, l'élan de la démarche soulignée par la jupe montrent que l’action doit immédiatement suivre la méditation. L'étendard, dont les attributs en léger relief ne sont qu'à demi visibles, devient tout à la fois l’emblème personnel de Jeanne d'Arc et le drapeau national qui a été, lui aussi, à toute époque à la peine et àl'honneur.

Le sculpteur a magistralement modelé un fin visage sans fadeur et des yeux clairs où se lisent la vie intérieur et l’angoisse prémonitoire. Mais la hauteur à laquelle on a hissé les modèles des églises ne laisse percevoir que "le regard au ciel" de la figuration sulpicienne. Le profil, sage et et méditatif, servit à un bas-relief, offert à la dévotion privée, en des formats et des teintes variées. Le succès de la statue, favorisé par une abondante et adroite publicité, fut immédiat et ne se diémentit pas, au contraire, après la canonisation (1920). On en a repéré plus d’une centaine.

Jeanne d'Arc s'élevant à la gloire céleste

Le cinq centième anniversaire de la naissance de son héroïne en 1912 a inspiré à Charles Desvergnes une seconde version nettement plus religieuse. Soutenu par une colombe, symbole de la pureté virginale et aussi du Saint-Esprit qui a inspiré la jeune fille, le corps déjà ressuscité et donc saint de Jeanne tend de tout son être vers la contemplation divine.

Les différences avec la « Bienheureuse » sont multiples. L’ensemble de la silhouette est très aminci, La jupe s’est allongée ; fendue sur une cuissarde, elle participe à l’élégance du corps. L'épée aux cinq marques bien visibles, placée droite sur le ventre évite toute rupture de ligne. L’étendard déroulé accentue l’étirement, il incorpore le bras droit sous la flèche de la hampe, les queues accompagnent l’extension du bras gauche. L’ensemble en forme de « V » très fermé est judicieusement équilibré.

Malheureusement l’ensemble n’est pas sans défaut. Le visage de Jeanne, sous une frange peu seyante, ne trahit guère d’émotion. La raideur répétée de la hampe, du bras gauche et de l’épée plombe sans appel ce qui aurait dû s’élever aux cieux. Techniquement les répliques de plâtre se sont révélées trop fragiles : la main gauche, les extrémités (queues et hampe) de l’étendard n’ont généralement pas résisté aux chocs et aux années. En outre la polychromie n’est plus vraiment au goût de l’époque actuelle.

Variations (1913-1930)

TROUVILLE (1913)

Pour Trouville, l'artiste a repris la Jeanne portée par la colombe en une Jeanne d'Arc triomphante. La pose est presque identique, mais il a modifié les accessoires. La tête est casquée. La jupe, enrichie d’une large bande de brocard, descend plus bas sur la cheville. Des épaulières et des coudières importantes donnent du relief à l’armure. L’épée a retrouvé une place conforme à la pratique et se détache de la hanche.

PARIS (1920) Le succès de Jeanne d’Arc bienheureuse devint à partir de 1920 celui de "saint Jeanne d’Arc". Au lendemain de la guerre de 1914-1918, Jeanne est un des intercesseurs pour les familles pleurant leurs morts restés sur le champ de bataille. Desvergnes fut chargé de proposer une maquette nouvelle pour la première église de la capitale.Le platre original de la commande parisienne présenté ici est conservé à Nemours, la statue, en pierre, se trouve près de la porte sud de Notre-Dame de Paris.

A y regarder de plus près, il s’agit de variations sur les Jeanne précédentes. L'étendard reposant au creux du bras (mais le gauche) et en prière comme la « bienheureuse » (cependant les doigts joints et non croisés), la sainte est revêtue du casque, de l’armure et de la jupe du modèle de Trouville. La diagonale de la hampe de l’étendard accentue le temps d'arrêt que prend la jeune fille pour rendre grâce. L'oeuvre fut inaugurée le mercredi 7 mai 1921.

BEAUVAIS (1930) La mort surprit le sculpteur avant qu’il ait terminé sa dernière Jeanne. L'évêque de Beauvais, désireux de faire publiquement amende honorable au nom de son prédécesseur du XVe siècle Pierre Cauchon, avait demandé à Desvergnes un monument expiatoire. L’oeuvre semble avoir été commencé très tôt car on aperçoit la maquette du couple Jeanne et l'évêque sur une photographie de l’atelier antérieure à 1914. L'atelier acheva la commande.

On a simplement fait baisser le visage de la « Jeanne s’élevant à la gloire» vers le prélat à genoux devant elle. Les changements du costume sont insignifiants, la main droite tendue trouve cependant ici une pleine justification dans un geste d’accueil et de pardon.