Jeanne à l'écran

30 octobre - 28 novembre 1999

Filmographie

Jeanne à l'écran

Sujet traité depuis un siècle exactement, dès l’aube du nouvel art, Jeanne d’Arc reste d’actualité. Chaque année la presse se fait l’écho d’un ou plusieurs projets en gestation ici ou là, de part et d’autre des océans. De ces espoirs le Centre Jeanne d’Arc d’Orléans recueille parfois la confirmation par des courriers, fax, coups de téléphone et visites des réalisateurs ou de leurs collaborateurs et en garde la trace pour l’avenir, quand bien même la plupart des tournages ne devraient-ils jamais ëtre réalisés. Mais en vérité le corpus que l’on peut sérieusement visionner n’est pas si large qu’on pourrait le croire : jusqu’à présent moins d’une douzaine des films effectivement tournés (sur la quarantaine dont l’existence est à peu près attestée) présente, à un titre quelconque, un intérêt pour présenter des visages de Jeanne. En effet, une bonne partie des oeuvres du début a aujourd’hui totalement disparu et les titres ne sont plus que des noms et même si l’on ne considère que les films qui sont effectivement consultables aujourd’hui, on ne peut traiter de la même façon les bobines qui veulent raconter tout ou partie de la vie de la véritable Jeanne et celles qui prennent ce personnage comme écho de l’histoire personnelle de l’héroïne (cas de Joan of Paris de Stevenson (1942) et du Début de Panfilov en 1970).

Les documentaires prenant pour matériau les montages des miniatures d’époque médiévale (Enrico 1956 et Lacassin 1962 [effectivement réalisé?]), de photographies (Jeanne au vitrail de C. Antoine en 1961) ne peuvent pas non plus être pris en compte. En revanche les téléfilms doivent être intégrés dans la filmographie. Ne nous trompons pas, les chercheurs sont aussi des spectateurs et spontanément se laissent aller à leur humeur, leurs préférences et leur culture : il y a le charme, roublard plus qu’on pense, de l’ancienneté (Méliès, 1899), la réelle beauté des scènes de bataille (La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc de Marco de Gastyne, 1927) et l’étrangeté des situations héritées des traditions ironiques du XVIIIe siècle, tout à la fois voltairiennes et germaniques (Das Madchen Johanna de Gustave Uciky 1935). On se laisse surprendre par la curiosité envers des « monstres sacrés » s’affrontant à un rôle qui leur a plus ou moins convenu, telle la Géraldine Farrar, à total contre emploi pour nos yeux de la fin du XXe siècle proposée par Cecil B. DeMille (deux versions, une française et une américaine, 1917) et, pas vraiment plus convaincante quoique plus moderne, une Michèle Morgan hagiographique filmée par J. Delannoy en 1954.

On se laisse émouvoir par la jeunesse de Simone Genevois petite prodige qui tournait depuis l’enfance et avait les dix-neuf ans du rôle (1928) et le grand talent de Sandrine Bonnaire qui en avait une dizaine de plus (1993). Que dire d’lngrid Bergmann qui interpréta deux fois le rôle (Fleming 1947, Rossellini), sinon qu’elle marque durablement le personnage jusque dans les illustrations des livres d’enfants. Pour être honnête, on essaie de ne pas anticiper en tentant de se souvenir de la jeune Jean Seberg dont les images se statufient aujourd’hui en une tragique et anachronique pré-passion suicidaire. Il est assez difficile, enfin, de regarder aujourd’hui I a Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer (Falconetti 1928) et le Procès de Jeanne d’Arc de Bresson (Florence Carrez-Delay, l962) en se masquant le cartel "chefs-d’oeuvre signés de grands Maîtres" qui les souligne et force à un respect parfois aveuglant envers leurs interprètes. Le charisme de Jeanne peut-il être dirigé et interprété ? La solution n’a pas encore été trouvée en dépit du talent ou de la franchise des actrices et des efforts des cinéastes. Plus que la vérité historique c’est le personnage de l’héroïne en son temps et en celui du cinéma qui est en question.

Dans la conception des diverses Jeanne, les scénaristes portent une lourde responsabilité, c’est pourquoi la Jeanne au bûcher de Claudel-Honegger-Rossellini fut la plus imaginative et la plus intemporelle. Les autres films qui présentent Jeanne d’Arc, peuvent se répartir pour l’historien en en plusieurs groupes. On peut distingue d’abord les vies complètes subdivisées en deux époques avant et après Bernard Shaw, tournant fondamental (1925). Ensuite vient le cas des deux passions-procès, enfin, une oeuvre en tous points singulière, celle de Rivette, en attendant de pouvoir commenter Besson. Le cinéma, quand il n’est pas oeuvre de tâcheron, est création d’artiste et dans tous les cas il est reflet du temps contemporain, c’est sa richesse. Il s’attaque dans le thème de Jeanne d’Arc à la complexité d’un personnage à la fois humain et mythique, totalement hors des normes anciennes ou actuelles. Il semble qu’il n’est jamais sorti vainqueur de la confrontation, dévoré par la complexité de son sujet même.