Le jardin médiéval XIVe - XVe siècle

1994 -1995

Formes et structures
Outils et vêtements
Plantes
J ardins ruraux
Jardins urbains
Des moines aux princes
Le Paradis
Le jardin des oliviers
Le bon jardinier
Les jardins de Marie
Jardins d'amour
Le jardin de Jeanne d'Arc

L'amour d’e moy sy est enclose
Dedans un joly jardinet
Où croist la rose et le muguet
Et aussi fait la passerose
Ce jardin est bel et plaisant
Il est garny de toute flour...

Qui n'a en mémoire cette chanson du XVe siècle, conservée avec sa musique dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (Fr. 12744), et popularisée par les chorales depuis sa redécouverte au siècle dernier ! Toute la rusticité des jardins médiévaux semble être là : le petit espace fermé, les fleurs communes : roses, muguet, et notre rose trémière... Un rossignol chante “au soir, au matinet”, et LUI regarde un moment ELLE, la plus belle, “cueillir la violette en un vert pré”.

La fin du Moyen Âge correspond à un moment particulier de l’art des Jardins de plaisance (c’est aussi le titre d’une anthologie poétique de l’époque), celui des clos carrés, des fontaines centrales, des banquettes engazonnées, des allées de rosiers ou de treilles en arceaux. C’était une mode charmante, particulièrement en France, que les peintres nous ont transmise en installant leurs personnages dans ces espaces fleuris ou en ouvrant les fenêtres sur l’extérieur. On s’asseyait sur l’herbe pour se délasser, jouer de la musique, lire, bavarder, “fleureter"...

Comment étaient les jardins de loisir au début du Moyen Age ? Nous devons avouer notre ignorance : les images ne s’intéressaient pas alors à la description du paysage mais à sa seule signification. Un arbre sur le vert signifiait l’extérieur, et sa taille, sa place permettaient d’y voir la forêt proche ou le bosquet séparateur.

Comment devinrent-ils ensuite ? A la Renaissance, l’ordonnance se fit plus rigoureuse encore, les allées sablées, les carrés rendus inaccessibles par de petites haies invitaient à la seule promenade.Olivier de Serres proposa de complexes compartimentations en forme de trapèzes, des labyrinthes. Les jardins "à la française" vont apparaître...

Cependant, les nécessités de la subsistance de tous les jours faisaient aussi que les familles cultivaient à leur porte les légumes de la soupe. Les potagers apparaissent dans nos images en même temps que les jardins d’agrément et obéissent, eux-aussi, à des règles d’ordonnancement pratiques mais où le rectangle de la plate-bande l’emporte sur le carré. Les besoins pharmaceutiques ont depuis longtemps rapproché les “simples” des habitations, les moines ne sont pas les seuls à connaître les vertus, réelles ou supposées, des racines et des fleurs.

Le Centre Jeanne d’Arc a voulu montrer à ses visiteurs comment pouvaient se présenter les jardins que Jeanne a connus. Celui où, pour la première fois, elle eut la révélation de sa mission ; “. . il était presque midi, et elle se trouvait dans le jardin de son père”... Et ceux des résidences où elle passa, le petit espace urbain du bourgeois Jacques Boucher à Orléans, les enclos plus raffinés, n’en doutons pas, de Chinon ou de Sully.

Pour être devenues plus lisibles pour nous à partir de la fin du XIIIe siècle, les représentations ne sont pourtant pas à prendre sans précautions. Formes, clôtures, plantes et fontaines, arbres et animaux sont choisis par l’artiste autant pour leur symbole moral et religieux que pour leur beauté ou leur usage : muguet et rose ne fleurissent pas en même temps... Nous avons parfois des difficultés à distinguer une réalité probable d’un ensemble de messages théologiques et moraux.

Les jardiniers eux-mêmes pliaient les végétaux à des choix dictés par l’usage et le savoir de leur temps. Les jardins ne sont pas des morceaux de nature, ils sont un tri parmi les possibilités immenses offertes par la vie végétale, une sélection organisée selon une logique propre à chaque époque. Y entrer permet de mieux connaître et apprécier nos prédécesseurs, nous vous invitons à pousser la porte et à suivre les allées.

Formes et structures

Les jardins étaient fermés pour protéger les plantations des animaux et des maraudeurs. “L’hortus gardinus’ était le parc ou le potager gardé par une clôture (gardo en francique). On utilisait des branches entrelacées (plessis), des haies, des pieux taillés en pointe, des palissades, des treillis, des claies d’osier, des barrières et des murs. L’espace pouvait être aussi délimité par des galeries en arceaux portant des vignes ou des fleurs grimpantes, en particulier des rosiers.

Les potagers, comme les jardins d’agrément, présentaient des plates-bandes de légumes ou de fleurs piquées dans le gazon, et des arbustes taillés. Les planches étaient parfois délimitées par des planchettes, des arceaux ou des treillages, des haies basses.

A la fin du Moyen Âge apparaissent les banquettes d’herbe, maçonnées ou retenues par des caissons de bois, pour permettre le repos dans le coin d’agrément.

Outils et vêtements

Les jardiniers et jardinières utilisaient des instruments, râteaux ou bêches, parfois houes, dont les formes semblent proches des nôtres. En réalité, les râteaux étaient entièrement en bois et les bêches, aux manches en T ou à poignée, étaient “ferrées” (sur une âme en bois, on clouait une plaque de fer). Les images de piochon sont rares.

Les travailleurs se distinguaient de leurs maîtres par un costume approprié à des travaux salissants. Tous n’étaient pas en haillons... L’hiver, des guêtres protégeaient les jambes, on mettait une sorte de manteau survêtement, et on travaillait en toute saison la tête couverte.

Plantes

Depuis les instructions des premiers carolingiens pour leurs domaines jusqu’aux recettes des livres de cuisine, nombreuses sont les mentions de légumes et de fleurs. Mais les représentations en sont longtemps rares et souvent peu réalistes, en particulier en ce qui concerne les dimensions.

Les naturalistes peuvent davantage se fier aux bordures des pages enluminées qu’aux livres de médecine comme le Tacuinum sanitatis, plus soucieux de transmettre les qualités des plantes que leur aspect extérieur.

Les légumes poussant à l’air libre, épinards, choux, sont considérés comme plus nobles que les “racines”, oignons, carottes. Les simples, ysope, rue, et sauge salvatrice jouissent d’une faveur universelle. Les fleurs, roses, lis, oeillets, ancolies, concourent à un agrément apprécié de tous.

Jardins ruraux

Les maisons paysannes possédaient presque toutes leur ouche, jardin, ou courtil accompagné souvent d’un verger, l’ensemble formant la base de la tenure individuelle (mas, chesal, tenement, hébergement). Soigneusement travaillé et enrichi par le fumier domestique, le jardin fournissait le potage qui accompagnait le pain, essentiel à la nourriture paysanne, ainsi que les remèdes ordinaires. Si l’on en juge par les images, les planches régulières et les bordures nettes faisaient de ces espaces proches des habitations des lieux agréables à l’oeil et peut-être le sujet de la légitime fierté des villageois.

Jardins urbains

Dans les faubourgs, les nombreux jardins formaient une couronne de verdure autour des murailles. A la fin du Moyen Âge se développent les cultures de primeurs dans les hortillonages d’Amiens comme dans les ferragines du Languedoc.

L'étroitesse des parcelles à l’intérieur des villes closes réduisait les plantations à quelques planches, ou même à des jardinières pour les simples. Les hôtels particuliers, néanmoins, pouvaient offrir des espaces où semer de l’herbe, élever des banquettes et organiser des espaliers. Les images font apparaître une astucieuse organisation de l’espace.

Des moines aux princes

Autant les imagiers - comme les poètes - se plaisent à montrer nobles dames et chevaliers se délassant dans la verdure, autant ils furent pauvres en images de clos monastiques. Pourtant les communautés religieuses cultivaient de vastes jardins et disposaient d’une abondante pharmacopée. “Le cloître est le symbole du Paradis, où tous les élus vivront avec un seul coeur” (Guillaume Durand, fin du XIIIe siècle). espaliers.

Les images font apparaître une astucieuse organisation de l’espace.Tous les jardins ont besoin d’eau, le puits des jardins ruraux était remplacé pour les seigneurs par une fontaine, dont le déversoir servait de lavoir. Les moines disposaient de beaux lavabos, qui sont les seuls édifices d’ornements des jardins médiévaux aujourd’hui subsistants.

Le Paradis

"Le seigneur Dieu planta un jardin en Eden, à l’Orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé. [...] Un fleuve sortait d’Eden pour irriguer le jardin ; de là il se partageait pour former quatre bras...”. (Gen., II-8 et 10).

Le paradis perdu avec les fleuves, l’arbre de la connaissance, les animaux de la Création, et le serpent est un des modèles des jardins de l’iconographie médiévale, en raison de l’importance des ouvrages d’origine religieuse. Mais ce n’est qu’à la fin du Moyen Âge que l’image devient descriptive et non plus seulement symbolique. On y voit désormais, les plessis, ou les murets, ou les abreuvoirs, les ponts et les portes des jardins de plaisance du monde sensible.

Quant au Paradis futur, il prend lui aussi l’aspect d’un clos fleuri ou d’un jardin des délices.

Le jardin des oliviers

"Jésus s'en alla avec ses disciples au-delà du torrent du Cédron, il y avait là un jardin où il entra avec ses disciples...”. (Jean, XVIII-1).

Jean est le seul évangéliste à qualifier le Mont des oliviers de jardin, cela offrit aux peintres un thème supplémentaire pour introduire le Christ et ses compagnons dans le cadre familier du jardin fermé, ou des arbres bruissant d’oiseaux. Cependant, la gravité du sujet, la nuit d’agonie du Christ, a empêché les peintres de pousser trop loin l’aspect riant du jardin, souvent plutôt désertique.

Le bon jardinier

"Jésus lui dit : “femme pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu ?“. Mais elle, croyant qu’elle avait affaire au gardien du jardin, lui dit : "si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre". Jésus lui dit : "Marie" ... "(Jean, XX-14).

Le thème de la rencontre de Marie-Madeleine et du Christ ressuscité est moins fréquent que celui de l’ange de lumière gardant le tombeau vide. Il a offert pourtant quelques très remarquables interprétations, à la fois du paysage humanisé et du jardinier divin, qui ne sombrent jamais dans l’anecdotique.

Les jardins de Marie

Le culte de Marie, mère du Christ, a développé largement la représentation du jardin. Les images du Cantique des Cantiques : “Tu es un jardin fermé ma soeur, ô fiancée, une source fermée, une fontaine scellée” (Cant., IV. 12), amenèrent à décrire en détail ce jardin, dont chaque élément avait une signification. Ainsi, les cloisons défendaient de l’hérésie, les carrés déterminés par les fleuves pouvaient être les vertus cardinales etc... Les animaux et les fleurs qui accompagnaient la Vierge se rapportaient à la description de l’aimée et du jardin : “Je suis un narcisse de la plaine, un lis des vallées.., allons voir si le bouton s’ouvre, si les grenadiers fleurissent.. .“ (Cant., IV. 12, et VII. 13), que la liturgie avait reprise dans les litanies de la Vierge.

A la fin du Moyen Âge, Marie et l’Enfant Jésus se trouvent souvent en compagnie d’anges ou de saints représentés en des attitudes d’une déférente familiarité.

Jardins d ‘amour

Le jardin si proche de la maison est un lieu d’intimité on s’y promène, on le montre, on y conduit l’être aimé. “Mon bien aimé descend à son jardin aux parterres embaumés”. (Cant., VI. 2).

Le thème de la conquête amoureuse a longuement exploité l’image symbolique du jardin où la rose est presque inaccessible derrière les gardiens et les clôtures.

Pour fuir la peste, les conteurs du Décameron de Boccace se réfugièrent dans le jardin merveilleux d’un château, à l’abri de la contagion, de la mort, parc qui devint une sorte de paradis sur terre.

Ces jardins d’amour, frais, herbeux, odorants, comportaient des fontaines, des treilles et des pavillons, destinés à les embellir mais aussi à perdre les imprudents. On peut se noyer dans un bassin...

Le jardin de Jeanne d'Arc

Et erat in orto patris sui... Il faut imaginer Jeanne, dans le jardin bien ordonné de Domrémy, à l’ombre de l’église, entre les planches de légumes, les simples et les bordures de fleurs, saisie par la lumière et la voix qui lui ordonne d’aller en France...

Les illustrateurs médiévaux n’ont jamais montré Jeanne avant son apparition publique. Ensuite, le thème de la bergère - évoqué par les témoins du procès en nullité - a prévalu, commun avec celui de sainte Genevieve...

A partir du XIXe siècle, les images ordonnées des plates-bandes, ou du clos marial pourtant bien évocateur de la Pucelle, ont été ignorées au bénéfice de la forêt, de l’arbre aux fées. On a réintroduit ainsi une nature sauvage et primitive, romantique mais anachronique. Paul Claudel, quand il parle des orties ne pense pas aux simples mais à la campagne sans apprêt, et Bastien-Lepage peint un sombre désordre, dans un jardin où ne pousserait aucune salade. Boutet de Monvel, lui-même, pourtant le plus “historique”, grâce à sa barrière et son puits, ne s’est pas résolu à la trivialité des carrés de choux, si appréciés des masures et des châteaux du XVe siècle...