De la maison à l'école : tables de Jeanne

1995

La ronde des assiettes
Variations familières sur les thèmes johanniques
Le décor et l'histoire
Les manuels : 1870-1939
Lire, écrire avec Jeanne d'Arc
Jeanne d'Arc en récompense

La ronde des assiettes

Dès l'Antiquité des objets familiers ont, par leur décor, évoqué des personnages célères, dieux ou héros, Zeus ou Alexandre. Vases, verreries, plats, coffrets transmettaient des archétypes lisibles du premier coup d'oeil : Hercule et Antée, Tristan et Yseult... On se doute cependant que cet usage était réservé aux seuls riches. En France, la Révolution répandit les vaisselles aux symbolismes politiques éclatants. C'est l'expansion des produits manufacturés, fabriqués en grande quantité qui généralisa la possession et l'utilisation d'objets ornés de scènes devenues familières à tous par leur répétitions, ou par l'illustration de faits historiques bien connus.

Les assiettes de faïence décorée, dites aussi, quand elles portent un texte, "assiettes parlantes" ont figuré dans presque tous les ménages après 1830.

L'épopée napoléonienne, les chansons de Béranger, les proverbes, les saisons, les danses, les pays, les familles princières formèrent des piles dans les buffets, ou s'exposèrent sur les étagères des vaisseliers. Il y avait une clientèle modeste mais abondante, un public prêt à acheter ce que l'on reconnaissait avoir appris à l'école, vu dans les journaux, entendu au catéchisme ou au café : les campagnes coloniales, le canal de Suez, le général Boulanger et Jeanne d'Arc.

Les manufactures, à côté des pièces les plus prestigieuses, proposèrent, après 1870, des séries populaires sur la vie de l'héroïne nationale. Ce fut le cas de Creil et Montereau, de Choisy-le-Roi, de Sarreguemines et de Gien.

Contrairement aux somptueux services de porcelaine peints de paysages ou de scènes qui depuis le XVIIIe siècle proposaient des formes diverses et des plats de toutes tailles, les collections populaires n'offraient que des assiettes "à dessert". On les sortait au moment où le repas de fête devenait moins guindé, on pouvait échanger avec ses voisins des réflexions sur les sujets qui venaient d'être posés devant les convives... C'est pourquoi les rébus et charades eurent un si durable succès, à côté de thèmes plus politiques ou historiques.

Utilitaires, mais aussi décoratives, certaines productions furent dès le départ vouées à orner les murs ou à figurer dans des vitrines. Les porcenainiers de Limoges ont toujours disposé de formes destinées à être peintes de manière assez rapide ; parfois médiocre, à l'usage d'une clientèle peu fortunée plutôt tentée par des cadeaux à offrir ou un "souvenir" que par un ensemble encombrant. A côté des reproductions de tableaux - pensons à l'Angélus de J.F. Millet - Jeanne d'Arc, aux diverses étapes de son existence, devint un élément du décor des cuisines et salles à manger des Français.

Le culte de la bienheureuse, la guerre de 1914-18, la canonisation (1920) amenèrent de nombreuses évocations de l'héroïne, sous des formes parfois inattendues. La silhouette guerrière familière se vendit en bouteille... On la retrouva sur des vases, "chandeliers, salières, moutardiers - tout un attirail qui tient plus de la brocante que du magasin d'antiquaire" (R. Pernoud).

Cette exposition se propose de montrer ces utilisations du personnage, parfois triviales, parfois pathétiques, souvent éducatives qui tissaient du foyer à l'école un réseau de signes de reconnaissance.

Les enfants apprenaient très jeunes à l'école l'histoire de Jeanne, émouvante, exemplaire, ils la retrouvaient à la maison, en chemin ils l'avaient parfois vus sur la place ou à l'église.

Variations familières sur les thèmes johanniques

Les jolies assiettes de nos grands-parents, à bords bleus, mauves ou gris, au dessin en noir et blanc ou coloré au pochoir, forment la majeure partie des objets de l'imagerie johannique propre à l'art de la table.

Mais la familiarité des années 1870-1930 avec le thème de Jeanne était si grande que bien souvent il n'était pas nécessaire de représenter une scène ni surtout d'inscrire une légende pour que les convives ou les visiteurs reconnaissent un objet se rapportant à l'héroïne. De véritables symboles, nous dirions aujourdhui des "logos" permettait une identification immédiate. Les armes données par Charles VII à Jeanne le 2 juin 1429 sont ainsi devenues, avec les fleurs de lys et les croix de Lorraine, un signe que la France ne renoncerait pas après 1870 à l'Alsace-Lorraine. Répandu par la manufacture de Lunéville, ce décor fut un grand succès, sur toute sortes de formes, vases, cache-pots, plats à gâteaux.

La photographie ayant rendu populaire la silhouette de nombreuses statues ou tableaux, quelques types prennent une valeur nationale et dépassent la simple image-souvenir d'un lieu johannique. La Jeanne au sacre d'Ingres se retrouva sur des vases. La guerrière en prière de Marie dOrléans et celle de Foyatier ornèrent, tout comme les armoiries, des ronds de serviette en porcelaine pour famille bourgeoise et enfants sages.

Personnalité admirée reconnaissable au premier coup d'oeil , identifiée à des provinces ou à une ville, Jeanne peut faire vendre des produits du crû. Depuis un siècle se sont retrouvées sur les tables une quantité de boîtes à fromages (carrés de l'est...), de moutarde, et le vinaigre d'Orléans. Le résultat n'est pas toujours des plus réussis... La pureté et l'efficacité des eaux de Pougues méritaitent-elles vraiment le patronage de la Pucelle ?

Le décor et l'histoire

Découpée en douze épisodes, la vie des héros de l'histoire de France orne donc le fond des assiettes que l'on sort souvent au moment du dessert.

Les plus courants de ces services sont réalisées par décalcomanie : une planche, en zinc ou en cuivre, est gravée en creux, à l'endroit du dessin souhaité, puis encrée. Elle est appliquée sur une feuille de papier et chauffée ; l'encre se trouve imprimée sur la "soie". C'est cette soie qui est reportée sur l'assiette, puis délicatement ôtée. L'assiette ornée, et parfois rehaussée de couleurs posées à la main, est alors cuite à 600°C et glaçurée. Le rebord, ou marli, est orné lui aussi, par décalcomanie, mais on a également utilisé des tampons et il arrive que les jonctions des motifs soient quelque peu visibles ! D'autrres marlis sont simplement parés de reliefs.

Quelles que soient les séries, les chronologies sont voisines. Le découpage de la vie de Jeanne d'Arc est souvent construit ainsi : trois scènes pour Domremy et Vaucouleurs, six scènes pour la vie publique et militaire, trois scènes pour le procès et la mort.

Selon le schéma des vies illustres depuis l'Antiquité, se succèdent ainsi : les enfances (Jeanne bergère, les voix, avec Baudricourt ou le départ de Vaucouleurs), la vie publique (Chinon, deux ou trois scènes entre Orléans [mai 1429] et la bataille de Patay [18 juin 1429], Compiègne [23 mai 1430]), les épreuves (devant ses juges à Rouen [février-mai 1430], en prison, la mort [30 mai 1430]).

Certaines séries proposent, peut-être à l'initiative du desinateur, des épisodes plus orignaux comme l'"arbre aux fées", la prise de la bastille de Saint-Loup (4 mai 1429), Jeanne blessée au siège de Paris (8 septembre 1429), la tentative d'évasion de Beaulieu (début juin 1430). On trouve enfin, pour clore la vie de l'héroïne sur une note moins tragique qu'un bûcher, une douzième assiette proposant un triomphe.

Certaines manufactures ont créé des séries, parlantes ou non, de facture plus raffinée : Montereau dans les années 1890-1896 et Sarreguemines avec un célèbre service art nouveau, de forme "en lentille" et au décor bordé d'un croissant de lune.

Tous ces décors sont fidèles, néanmoins, à une vie légendaire et déjà hagiographique (semblable à une vie de saint...), telle que l'école, même laïque, la présentait à tous les petits Français.

Les manuels : 1870-1939

Au XIXe siècle, la place de Jeanne devient de plus en plus importante dans l'éducation civique et historique des petits Français. D'abord simple épisode du règne mal commencé et glorieusement terminé de Charles VII (1422-1460), le rôle de Jeanne d'Arc n'est que rapidement traité. Les images, rares, lui conservent souvent l'allure du "portrait des échevins" au grand chapeau emplumé et la silhouette de la statue de Gois (Orléans).

L'école obligatoire, publique ou privée, de la troisième république (1870-1939) donne une grande place aux héros traditionnels de l'histoire de France. Avant 1918, une place privilégiée est accordée à Jeanne, en raison de l'entretien du souvenir de la perte de l'Alsace-Lorraine et de la certitude qu'un jour "l''ennemi sera bouté hors du sol national".

A l'âge des images commence la familiarité. Jeanne est le seul personnage à se voir consacrer deux pages en vis à vis et trois vignettes par l'Histoire de France de Grobert (vers 1890), mais ici l'enfance paysanne de l'héroïne est négligée.

Dès les premières années de l'école primaire, grâce surtout à Lavisse, une ou deux leçons hebdomadaires sont consacrées à célébrer les générations passées. Les questions posées aux enfants montrent la place affective donnée à Jeanne d'Arc dans l'éducation : "Pourquoi faut-il aimer Jeanne d'Arc ?"

Dans ces manuels, on trouve un modèle catholique, parfois royaliste, participant de la campagne pour la canonisation (Jeanne est proclamée vénérable en 1890, bienheureuse en 1904, sainte en 1920) et présent dans les livres de H. Wallon, du père Ayrolles et de Mgr. Debout.

Le modèle républicain, de la fille du peuple plus décidée que les nobles, donnant au pouvoir sa légitimité, et victime d'un église obscurantiste, d'après l'Histoire de France de Michelet se retrouve largement dans le Lavisse et chez Anatole France.

Sans le dire de façon toujours explicite, les manuels participent à une parfaite mémorisation visuelle des moments de la vie de l'héroïne et à son intégration au sein des grands hommes de la nation : les illustration de nombreux livres destinés aux classes sont tirées des fresques du Panthéon (de Lepneveu). Jeanne, non encore canonisée est déjà patronne de la Nation même chez les purs laïques.

Les enseignants, dans les écoles normales, sont exercés à répondre aux interrogations des élèves, par des devoirs dont on leur fournit un corrigé-type. C'est pourquoi il seront ensuite aptes à présenter l'histoire de Jeanne de façon plus familière, lors du cours de morale patriotique, toujours présents dans les programmes. Bertrand Duguesclin, petit garçon laid et bagareur, devenu connétable de France est d'ailleurs utilisé aux même fins de promotion du peuple au rang des figures mythiques de la défense du territoire.

Lire, écrire avec Jeanne d'Arc

Les écoliers ont toujours aimé retrouver sur leurs fournitures scolaires des images à la mode. La Pucelle a été, un moment, une de ces compagnies familières : le protège-cahier avec la statue de Foyatier enfermait le cours d'histoire d'histoire "Jeanne d'Arc" que l'enfant avait calligraphié en trempant sa plume dans l'encrier dont un profil johannique fleurdelysé tenait lieu de couvercle. Le buvard-réclame des cycles Jeanne d'Arc évitait toute tache...

Le maître, quant à lui, pouvait retenir les pages de ses lectures complémentaires avec un marque-page surmonté de la Jeanne en prière de Marie d'Orléans, ou garder ses feuillets en place avec le presse-papier, incrusté d'un médaille à l'effigie de l'héroïne. L'usage du cachet permettait la présence d'un petit buste sur le secrétaire. L'amour de la patrie, le rêve d'expansion mondiale et la culte de la jeune martyre semblent culminer avec un ex-libris où le globe terrestre tourne autour des armes d'une Jeanne adossée à la croix.

Pendant les vacances, les enfants s'occupaient, les jours de pluie, à colorier les premières bandes dessinées historiques, ou à monter les "petits tableaux d'histoire" du Petit Français illustré.

Le soir, à la veillée, la famille se rassemblait parfois autour du jeu de l'épopée... qui aboutissait à une statue triomphante et à la formule "La France du XIXe siècle glorifie Jeanne d'Arc". Autour de la table familiale, d'où l'on venait de retirer les assiettes parlantes de Choisy ou Gien, on se retrouvait ainsi pour parcourir à nouveau, de Nancy à Chinon et de la Charité à Compiègne l'itinéraire exemplaire de la Pucelle d'Orléans.

Jeanne d'Arc en récompense

Les quelques pages des livres de classe ne suffisaient pas à rendre compte de l'importance de Jeanne d'Arc dans l'histoire du pays et du sens que l'on pouvait donner à sa mission. Aussi, les bons élèves se voyaient-ils décerner de quoi enrichir leurs connaissances.

Les ouvrages ainsi distribués étaient ornés, selon l'usage, de fers sur un plat, en rappelant l'origine tout à fait glorieuse pour le jeune récipiendaire, ou plus simplement d'une étiquette intérieure ou d'une dédicace. Le Centre Jeanne d'Arc en possède quelques exemplaires, souvent donnés par les descendants des lauréats.

On peut ainsi remarquer que des établissements publics, marqués par la laïcité et le républicanisme, le collège de Morlaix, l'école publique d'Ingré, par exemple, offrent, comme les écoles confessionnelles, des biographies tout aussi chaleureuses, émues et patriotiques. Il y a bien au début de ce siècle des images parallèles de Jeanne une "mémoire disputée" (M. Winock), qui ne craint pas pourtant de se référer parfois aux mêmes auteurs pour l'éducation de la jeunesse.

Rite de passage presque obligatoire pour tous les groupes de la société, la commission solennelle était l'occasion d'offrir des bijoux, des objets pieux et aussi les beaux missels que l'on conservait longtemps dans leur boîte. Des éditeurs ont commandé à des artistes la décoration des marge et entête avec des frises rappelant la protectrice de la Patrie, avant et pendant la guerre de 1914-18, devançant la reconnaissance de la sainteté de Jeanne d'Arc.

©Françoise Michaud-Fréjaville