LA PUCELLE EN TAPISSERIES


Habiller les murs nus des pièces froides, couper les vents qui courent entre les colonnades ou de couloir en couloir, empêcher la chaleur des foyers de se perdre dans 1es profondeurs des salles, réchauffer les sols dallés ou couvrir la terre battue et de plus être transportables, voilà les raisons pour lesquelles. depuis l’Antiquité, tentures et tapis ont fait partie du mobilier des plus riches. Très tôt, les tentures ont aussi, comme les mosaïques et peintures murales, raconté des histoires, développé des cycles. La broderie de Bayeux en est, en France, un des plus anciens témoignages. Civiles ou religieuses (tentures de chœur) les tapisseries prennent à la fin du Moyen Âge une place de plus en plus grande dans les commandes de prestige. À Angers nous pouvons encore admirer l’Apocalypse commandée par les ducs d’Anjou. Le duc de Berry s’est fait représenter dans un livre d’Heures au mois de janvier, à table devant les exploits de la Guerre de Troie qui couvrent toutes les parois.
La tapisserie devient à partir du XVe siècle de plus en plus raffinée dans ses thèmes et son exécution et, en raison de l’ouverture de nombreux ateliers, se révèle davantage accessible aux riches familles nobles ou bourgeoises. Les histoires racontées sont très variées et suivent de plus en plus une forme d’actualité. Au XVIIe siècle, la parution de La Pucelle ou la France délivrée de Jean Chapelain, poème héroïque dont les douze premiers chants parurent en 1656 dans une édition ornée de treize belles gravures, remit à la mode l’épopée de Jeanne d’Arc.
Les gravures à l’eau-forte d’Abraham Bosse d’après des dessins de Claude Vignon (1593-1670) furent, sans doute plus que les vers assez unanimement critiqués et même tournés en dérision, à l’origine des six éditions en différents formats de 1656-1657 dont s’inspirèrent ensuite des cartons de tapissiers. Plusieurs séries de ces oeuvres, sorties pense-t-on des ateliers de la région d’Aubusson, peut-être de l’atelier des Corneille, sont parvenues jusqu’à nous dont certaines, plus ou moins complètes, sont conservées aujourd’hui à Orléans même.

Le Centre Jeanne d’Arc possède depuis 1976 six pièces, acquises en vente publique par la Ville d’Orléans pour 36 000 F (5 489 Euros). Elles provenaient du château de la Sayette (à Vasles, Deux-Sèvres). Leur état était assez mauvais, aucune n'était complète, il y avait de nombreuses réparations très mal faites, des trous un peu partout et des manques dans des bordures largement effrangées. Elles avaient été adaptées à des boiseries de largeurs variables. au mépris de l’intégrité des scènes, insérées et enlevées sans grand soin. En revanche les couleurs gardaient des tons modulés, quoique ayant perdu un éclat dont les envers permettent de mesurer encore les belles vivacités d’origine.
Elles titrent exposées une première de mai à octobre 1981, après une restauration très superficielle et cet accrochage aggrava en réalité les désordres de l’âge. Elles partirent néanmoins au Japon en 1982. Il devenait vraiment dangereux pour elles de les présenter à nouveau sans une sérieuse révision et un doublage. A l’occasion d’un prêt au Musée d'Aubusson, en 1985, Jeanne écoutant ses voix et Jeanne à l'étendard, les moins lourdes furent consolidées, mais ce ne pouvait être que provisoire.

L’Association des Amis du Centre Jeanne d’Arc a formé en 1990 le projet d’aider le Centre à faire procéder à une véritable restauration scientifique qui permette une conservation, des présentations et des prêts sans danger. Avec l’aide des subventions du Conseil Général du Loiret, plus le financement inattendu d’une donatrice généreuse en 1997, cinq tapisseries

furent restaurées entre 1991 et 2000. En 2000 et 2001 un effort exceptionnel du Conseil Général a subventionné directement le Centre Jeanne d’Arc pour terminer l’opération.
Madame M. Konckzak a restauré et doublé Jeanne écoutant ses voix en 1991
La maison Chevalier (Courbevoie) a procédé après “dérestauration”
à la reprise totale et au nettoyage de Jeanne à l’étendard, en 1995
à la restauration, nettoyage et doublage du Siège d’Qrléans en 1997
La maison Langlois (Blois) a travaillé (restauration, nettoyage, doublage) sur
le Sacre de Charles VII en 1999
Jeanne à Chinon en 2000 (financé par le Conseil Général)
Le Siège de Paris en 2001

Au total, l’effort financier réalisé s’élève à 38 920 euros (255 309 F), plus de sept fois le prix d’achat (mais il faut estimer qu’aujourd’hui, un quart de siècle après, il faudrait multiplier celui-ci par deux). Le résultat ne nous paraît pas indigne de la générosité de nos bienfaiteurs.

Le Centre et la maison de Jeanne d’Arc tiennent, par cette présentation, à témoigner leur gratitude à tous ceux qui ont eu à cœur de participer à cette tâche.

©Françoise Michaud-Fréjaville

1- Jeanne à l'étendard.
2, 75 X 1, 4 m.
Inv. 75.51.0001;

Le carton est inspiré ici du tableau de Claude Vignon qui fut popularisé grâce à l'illustration gravée par Mariette pour l'ouvrage de Pierre LEMOYNE, La Gallerie des femmes fortes, Paris, 1647.
Le costume de Jeanne combinait dans le dessin une armure assez fantaisiste avec le béret emplumé, le corselet et les manches à crevés du "portrait des échevins" conservé à l'hôtel de ville d'Orléans depuis le XVIe siècle. La tapisserie propose une version beaucoup plus à l'antique : casque à plumes, brodequins, tunique. Les fleurs de lys de l'étendard sont très nettement visibles, ce n'est pas l'étendard de Jeanne mais celui de la royauté. Des arbres occupent désormais le fond, à la place d'Orléans assiégée. La pièce n'est amputée que de sa bordure inférieure.
©Françoise Michaud-Fréjaville

2- Jeanne bergère.
2, 70 X 1, 97 m.
Inv. 76.51.0002.

Le thème ne se trouve pas dans les illustrations de La Pucelle ou la France délivrée de Chapelain, en revanche il figure dans d'autres séries sorties des mêmes atelier, dont celle du Musée Historique d'Orléans. Jeanne garde ses brebis dans une verte campagne, sa houlette et son chien près d'elle, elle reçoit la visite d'un ange qui, en désignant le ciel, transmet la mission que Dieu confie à la Jeune fille. Le fond d'arbres est traditionnel, Jeanne par ses mains ouvertes exprime l'étonnement et aussi l'écoute favorable. Seule la bordure droite manque.
©Françoise Michaud-Fréjaville


3-Jeanne à Chinon.
2, 75 X 2, 35 m.
Inv. 76.51.0003.

La scène ne se trouve pas dans les illustration de La Pucelle de Chapelain. Il en manque toute la partie de gauche : les gardes en turban ou casqués, armés de lances, qui protégeaient l'accès de la salle, connus par d'autres séries.
Dans une salle dallée, Jeanne se jette aux pieds de Charles VII. Elle est encore en robe longue, protégée par une demi-cuirasse, ses cheveux longs sont nattés comme dans la scène où elle recevait ses voix. Le roi casqué, en armure antique, sceptre en main se tient debout sur une estrade couverte d'un tapis, il est protégé par une grande tenture. Trois compagnons en cuirasse et manteau militaire accentuent un aspect belliqueux de la cour de Chinon qui ne correspond guère à l'image traditionnelle de cette rencontre.
©Françoise Michaud-Fréjaville

4- Le siège d'Orléans.
2, 70 X 2, 35 m.
Inv. 76.51.0004

Le tableau s'inspire de la gravure d'après Vignon pour le livre trois de La Pucelle de Chapelain. La partie qui est conservée présente Jeanne et ses compagnons parvenus au sommet des murailles des Tourelles tandis que d'autres grimpent encore aux échelles, tous repoussent vers la Loire les Anglais dont certains sont très près de tomber dans la Loire.
Dans la gravure originale Glasdale est déjà dans l'eau ! Toute la partie droite a disparu, il manque la tête d'un personnage et nous savons par d'autres exemplaires qu'un arbre et un autre Anglais complétaient la pièce. La tapisserie renforce la présence de la forteresse, l'éclat du drapeau royal. La ville d'Orléans est disposée de façon à être mieux vue, sa représentation n'a rien d'historique, sinon que la cathédrale présenterait sa façade romane et que la pyramide inattendue pourrait être l' "obélisque" de la croisée du transept de l'édifice élevé par Lemercier de 1643 à 1662 .
©Françoise Michaud-Fréjaville


5- Le sacre à Reims.
2, 75 X 2, 35 m.
Inv. 76. 51.0005.

C'est le hors-texte pour le huitième livre de La Pucelle de Chapelain qui est ici représenté, avec certaines modifications importantes. Il lui manque, par comparaison avec les autres séries, une large bande de part et d'autre mais aucun personnage n'est absent. Les fragments de la bordure du bas ont dû être supprimés à la restauration.
Jeanne est à genoux derrière l'archevêque, de profil et non plus de dos, en costume militaire. Les assistants de la gravure, au pied de l'estrade, ont disparu du carton mais des petits pages ont été introduits devant le trône désormais de face. On peut être frappé de l'absence de l'étendard "à l'honneur" de Jeanne, dont la présence fait partie aujourd'hui de la vision obligée du sacre.
©Françoise Michaud-Fréjaville

6- Le siège de Paris.
2, 78 X 2, 95 m.
Inv. 76.51.0006.

La scène illustrait chez Chapelain le livre dix. La pièce présentée est amputée de quelques centimètres sur la droite et des bordures droite et inférieure, l'angle en bas à droite était déchiqueté, de grands trous ont dû être repris. C'était la pièce la plus gravement endommagée.
On note une grande simplification de la représentation : les combats qui se prolongeaient en perspective vers la porte Saint-Honoré ont disparu comme le personnage du premier plan et les fumées d'incendie, remplacées par des verdures. Jeanne est en armure romaine, le bâton de commandement en main. Son cheval semble indiquer une sorte de recul, peut-être prémonitoire de l'échec. La ville de Paris est beaucoup plus monumentale que sur la gravure, on peut y reconnaître Notre-Dame de face et peut-être la coupole du Palais Mazarin (actuel Institut) à droite.
©Françoise Michaud-Fréjaville