JEANNE DANS LA LUMIERE DU VITRAIL

Beaucoup d'édifices religieux des principales villes jusqu'au moindre village sur l'itinéraire de Jeanne, possèdent ou ont possédé des vitraux concernant la vie de notre héroïne nationale. Plusieurs centaines de sites vitrés sont dénombrés en France et dans le monde entier. De la fin du XIXe siècle (à partir de 1876) jusqu'à nos jours, la floraison de ces vitraux a autant précédé que suivi les étapes vers la sainteté (Jeanne déclarée vénérable le 27-01-1894, béatifiée le 18-04-1909 et canonisée le 16-05-1920). De même, les événements politiques et militaires majeurs ont marqué la production des maîtres-verriers dans des verrières patriotiques après la guerre de 1870 et pendant les guerres de 14-18 et 39-45. Les reconstructions permirent de moderniser cette iconographie devenue traditionnelle.

Il faut considérer que les expositions ne sont pas seulement des lieux de simple curiosité ou de plaisir esthétique. Elles peuvent attirer l’attention pour provoquer la réflexion sur les personnages illustres qui façonnent le destin d’un pays. Il y a 100 ans, le président de la République Raymond Poincaré déclarait : Jeanne d 'Arc a été l’amour de la Patrie, et le rayon de sa chaste figure éclaire encore le ciel de France. Elle plane au-dessus des partis, elle n 'est prisonnière d 'aucune secte, d 'aucun groupe, d’aucune école” (Discours prononcé à Vaucouleurs, 1899). Cela doit être toujours d’actualité. Jeanne d’Arc, lors des célébrations du 8 mai à Orléans, traverse les vitraux pour baigner de sa lumière les rencontres qui, chaque année, témoignent d’un humanisme tolérant. Jeanne “d’Orléans” rassemble dans l’union du peuple toutes les composantes civiles, militaires, religieuses pour la concorde et la paix, avec les délégations amies venues de l’étranger.

C' est dans les vitraux des églises d 'Orléans que j’ai appris à lire. Mon grand-père et ma grand-mère paternels, mes oncles reposent au cimetière de la ville. Les vieilles amies qui m’emmenaient en promenade lorsque j'avais quatre ans, c’était alors le jeudi jour de congé, me disent encore que je leur faisais raconter pour la vingtième fois l’histoire de Jeanne d’Arc et que je les corrigeais si elles modifiaient leur narration. C 'est peut-être pourquoi je n ‘ai jamais pu me défaire de mon affection pour Jeanne d Arc”.
Père Bernard Bro.

© Cdt Montay-Marsais
©Françoise Michaud-Fréjaville
Documentation générale
Cdt Montay-Marsais , F. Michaud-Fréjaville


Textes d’introduction:
Cdt Montay-Marsais, F. Michaud-Fréjaville.

Textes:
F Michaud-Fréjaville.

Photographies :
Inventaire général du Centre, de Bourgogne. de Bretagne. de Lorraine, de Normandie.
Documentation Centre Jeanne d 'Arc, Mme Templier, M Vandenbogaerd

Réalisation technique
Maison de Jeanne d 'Arc J.-M. Féliciano, S. Portheault, D. El Messaoudi
A.P.I. (Atelier de Plastification et d 'Impression)
Saint Denis en Val

LES CONCOURS POUR LES VITRAUX D’ORLEANS

1878. Campagne de souscription lancée par Mgr Dupanloup (1802-1878) : il s’agit de doter la cathédrale de dix verrières et faire “étinceler la merveilleuse histoire de Jeanne d’Arc

1879. Concours entre treize peintre-verriers sur dix thèmes imposés. Le vainqueur est Nicolas Lorin de Chartres (cartons de Crauk et Le Chevallier-Chevignard). Le concours est annulé par décision ministérielle.

1893. Nouveau concours, sur les mêmes thèmes, avec la présentation des esquisses au dixième, et le carton en taille réelle de la scène du sacre. Un fragment de cette verrière devait être réalisé et mis sous plombs, prêt à poser.

Il y eut douze équipes concurrentes. Le 17 octobre 1893, Galland et Gibelin l’emportent à la stupeur générale : leur projet était classé troisième par la plupart des membres du jury. Autant qu’on puisse en juger aujourd’hui, le choix se révéla judicieux, car très représentatif dans le fond et la formes, des soucis religieux et esthétiques de l’époque.

Diverses esquisses subsistent des différents envois. Elles permettent de voir les grandes tendances du vitrail à la fin du XIXe siècle. On hésite entre le vitrail archéologique, pastiche des verrières gothiques, et les tendances modernes, grands tableaux faisant assez peu de cas de la structure des baies et des possibilités offertes par les plombs. La grande peinture d'histoire, académique, reste assez souvent l'inspiratrice, mais il ne faut pas négliger la part intéressante d'interprétation personnelle des cartonniers, Orléans en est un exemple réussi.

Mis à part Orléans, quelques églises ont accueilli de véritables cycles iconographiques consacrés à Jeanne et à son épopée: Chinon,, Domremy, Lunéville où fut consacrée la première église dédiée à Jeanne. Le Mans. Poitiers. Rouen. le Touquet. Nous présentons ici un exemple. L’église paroissiale de Mennetou-Salon dont les verrières datent de 1911 et furent financées par la restitution des séquestres de la séparation de l'église et de l'état.


DOMREMY

A la fin du XIXe siècle, on peut rattacher ce thème à ceux de Sainte Geneviève. de sainte Germaine ou de sainte Solange, qui magnifient l'image des humbles filles du peuple salvatrices des corps et des âmes. Dans l'église Saint-Marceau.

La présence de saint Michel et des saintes Marguerite et Catherine offre l’occasion de développer de larges effets d’ailes et de manteaux, souvent très réussis (Clamecy, Lunéville). L’aspect “historique” donné par la représentation de la maison natale de Jeanne et la présence de l’arbre aux fées, s'estompe quand avance le XXe siècle.


VAUCOULEURS

A l’exception des grands cycles (Orléans, Lunéville, et plus tard Le Touquet), ce sujet le départ de Jeanne. ni spectaculaire ni vraiment religieux. ne donne pas lieu à de nombreuses verrières. il est Inclus ici essentiellement parce qu'il permet de voir une interprétation inattendue du tableau représentant Jeanne d'Arc, dite des Echevins (Mairie d'Orléans, XVIe siècle).
Le combat que mena Jeanne pour obtenir de Baudricourt une escorte vers le Dauphin, ne se retrouve guère qu'en Lorraine.


CHINON

La rencontre entre Jeanne d'Arc et Charles VII pouvait donner prétexte aux couleurs éclatantes des costumes des courtisans, mais il était difficile de raconter l'anecdote de la dissimulation du roi derrière son entourage ou d'évoquer le "signe" par lequel Jeanne a prouvé la valeur divine de sa mission. Aussi montre-t-on plus volontiers la futilité de la cour, avec ses dames empressées, ses jeux, ses riches tentures et tapis, faisant ressortir la simplicité de l'héroïne.


ORLEANS

Un des morceaux de bravoure de l'‘ imagerie johannique du XIX” siècle, et de la première moitié du XXe siècle en raison même de son caractère guerrier. Evoquer la victoire sur les Anglais de 1429 permettait de panser les plaies de la défaite de 1870, et peut-être d'oublier quelques rancœurs coloniales. Plus tard, le combat des Tourelles donna l'occasion de glorifier le sacrifice des soldats des deux guerres mondiales. La figure de Jeanne était aussi celle de la France combattante, le blanc de son étendard pouvait évoquer le courant royaliste - ou anti-républicain - qui animait une partie de l'opinion catholique de la Troisième République. C'est pourquoi cet épisode se retrouve de la Lorraine à la Bretagne. Les scènes de bataille, avec de nombreux figurants, fournissaient des gammes de bleus et de gris, reprises plus tard parfois par le bleu horizon des poilus. L’étendard flottant faisait entrer une lumière au cœur des décors souvent très chargés.

L’entrée de Jeanne Orléans le 29 avril parfois confondue avec le défilé du 8 mai au lendemain de la victoire se situe dans un décor de ville, de menu peuple et de chevaliers qui permet à la fois l'éclat métallique des armures, l'identification du présent au passé et l'archéologie des maisons urbaines.

REIMS

Sans doute trop marqué politiquement, cet épisode est moins représenté dans les vitraux que dans la Grande peinture, dont il est un des thèmes privilégiés. Il est vrai que les modèles étaient écrasants, en particulier le tableau d'Ingres (act. Au Louvre, à Paris), on mesure donc mieux l'originalité de Chagall confronté à la commande de vitraux pour l'église même du sacre et qui choisit de figurer la silhouette imaginée par Clément de Fauquembergue, greffier du Parlement de Paris en 1429, à l'annonce de la défaite des Anglais a Orléans. La difficulté de traiter plastiquement ce sujet explique son choix comme le carton à présenter en grandeur réelle, accompagné de la réalisation d'un panneau de verre, lors des concours de 1879 et 1893 pour Sainte-Croix d’Orléans.


ROUEN

Jeanne, vierge et martyre, béatifiée (18 avril 1909), puis canonisée (24 juin 1920), prend place au nombre des saints dont la mort est représentée depuis des siècles dans les églises de la chrétienté. Ce thème qui parie à la sensibilité est en réalité antérieur aux proclamations officielles et rouve une de des origines dans le désastre de 1870 et la Commune, la première statue de Jeanne d'Arc Jeanne martyre semble avoir été celle de Clerc (Salon de 1875). Monseigneur Dupanloup avait hésité à proposer pour sa cathédrale ce sujet peu flatteur pour l'Eglise institutionnelle. Le thème de l’apothéose de la sainte n’a pas provoqué de verrières majeures, bien que le Centre Jeanne d’Arc en ait un carton dans ses collections qui fut réalisé pour une chapelle privée.


PORTRAITS DE JEANNE


Le visage de la jeune fille nous est bien évidement inconnu, aucun portrait contemporain ne nous laisse le souvenir de ses traits. Elle était petite, bien faite, et brune, tout le reste est imagination d’artistes et reflet des goûts du temps.

Les peintres verriers ne font guère d’efforts pour aller au-delà des stéréotypes ou des modèles offerts par les nombreux peintres et sculpteurs qui se sont emparés du sujet johannique. Trop souvent, ils sacrifient au goût suave et parfois mièvre du siècle, peu en rapport avec le caractère bien trempé de celle qui tint tête au roi, aux capitaines et aux juges. Le XXe siècle, en revanche, accentue parfois le tragique.


LA FIGURE DE VITRAIL


Le coût élevé des grandes verrières historiées empêchait bien souvent les donateurs ou les fabriques de commander des oeuvres originales. De plus, la disposition des fenêtres hautes, présentes dans de très nombreux édifices, obligeait à prévoir, depuis le Moyen Age, de grandes figures isolées, Ainsi se multiplièrent les exemplaires, plus ou moins réussis, de saints et saintes, dont Jeanne d’Arc. Les modèles disponibles dans les catalogues ont rendu familières ces figures qui se retrouvent partout en France.

LA MEMOIRE DU LIEU


Partout où passa Jeanne, les églises et les édifices publics ont voulu conserver le souvenir de l’événement. Des plaques, des statues, des fresques et des vitraux multiplient ainsi les occasions de célébrer la Pucelle. Souvent, le prétexte permet de représenter les lieux tels qu’ils se présentent au moment de la commémoration, comme à Chécy ou Jouy le potier (Loiret), qui nous montrent leur église au temps de la commande du vitrail. L’anecdote archaïsante, de style généralement troubadour, l’emporte le plus souvent.


LES SOURCES D'INSPIRATION


Les maîtres-verriers se sont inspirés d’images connues du public, par les salons de peinture, la statuaire, les images pieuses, les livres pour la jeunesse.

LES MAITRES-VERRIERS

Le renouveau catholique et les constructions d’églises, la nécessité des restaurations après la Révolution et les guerres, ont provoqué la multiplication des ateliers de maîtres-verriers, partout en France. Cependant, certaines villes ou certaines régions ont connu des ateliers dont le rayonnement fut plus que local.

Dans ce qui est aujourd’hui la Région Centre, trois ateliers principaux ont offert des catalogues où figuraient des scènes ou des figures évoquant Jeanne d’Arc. A côté de ces oeuvres souvent assez médiocres, ces mêmes ateliers ont réalisé, à la commande, des verrières de qualité, évidement hors de la portée financière des paroisses modestes. Aussi faut-il toujours penser que des familles ou des groupes ont financé individuellement ou collectivement de nombreux vitraux, et ont eu une influence par leur goût, leur piété particulière et parfois leur exigence, sur la place dans l’édifice, le choix de l’épisode, et peut-être le traitement propre de l’image de Jeanne.

Atelier des Lobin, de 1853 à 1892, 35 rue des Ursulines à Tours. Julien-Léopold (1814-1864), son fils, Lucien-Léopold (1837-1892), et ses petits-enfants (Léopold et Cécile) ont eu une très importante clientèle à travers toute la France. A partir de 1872, ils sont en collaboration avec Jean-Prosper Florence qui prolongea l’atelier jusqu’en 1917.

Atelier des Lorin à Chartres. Jusqu’au début du XXe siècle, cet atelier, avec Nicolas Lorin (1815-1882), Charles I (+1900), reste un fournisseur assez local. Charles II Lorin (1874-1940) et son fils étendent à partir des années 1880 la clientèle et offrent un très grand choix de modèles... pour toutes les bourses. L’atelier existe toujours (Harmet et Juteau, Chartres).

Il faut faire une place à part à l’Union Internationale Artistique (1887), issue de l’Institut Catholique de Vaucouleurs créé par Martin Pierson en 1868. Employant des dizaines d’ouvriers et dessinateurs de cartons, l’Union livre des modèles (plus de deux cents) en Lorraine et ailleurs, avec une grande variété de combinaisons possibles, à partir de formes et de décors de base. On retrouve les stéréotypes de la statuaire dite saint-sulpicienne, particulièrement affligeante en ce qui concerne Jeanne d’Arc... Néanmoins, c’est de Vaucouleurs que vient l’étonnante verrière où l’héroïne rallie Baudricourt à son panache blanc.

©Françoise Michaud-Fréjaville